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Christine Van Acker (auteur)

 Y a-t-il une loi qui veut qu'il y ait en nous quelque chose de plus fort, de plus grand, de plus beau, de plus passionné, de plus obscur que nous ? Quelque chose dont nous sommes si peu les maîtres que tout ce que nous pouvons faire est de semer mille graines au hasard jusqu'à ce que l'une d'elles, soudain, monte une plante pareille à une sombre flamme et bientôt plus haute que nous ? 

R.Musil, « Les désarrois de l'élève Törless »

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Je dirais que, pour le moment, la psychologie de mes personnages ne m'intéresse pas. Je parle mieux des états d'âme du grès calcaire ou ceux de la carotte modifiée génétiquement que des frémissements d'une femme en mal d'amour ou des ébranlements d'un homme condamné.

Aussi l'humain, pour moi, n'est-il que l'un des états de la transformation des éléments, de la matière. De l'inerte à l'animé, l'humain, à mon sens, a tout à gagner à se reconnaître dans la rayure jaune du bourdon, dans les feuillets d'une ardoise, ou dans l'odeur d'une fleur sauvage : une humilité qui le débarassera du superflu et le replacera dans l'essentiel de sa présence au monde.

Quand j'écris, j'essaie de trouver au fond de moi ce qui, au-delà de toute morale ou pure convention sociale, au-delà du simple acte intellectuel qui sous entendrait que je maîtrise « mon sujet » - alors que ce serait plutôt le contraire, pourrait toucher plus loin, plus profond, le mystère de nos origines, là où notre conscience disparaît.

Et quel bonheur aussi de n'avoir besoin d'autre substance pour cela que celle des mots et de leurs racines qui prennent le temps de s'infuser en moi.

Je peux alors aller à la pêche avec, pour seule amorce, un bout de bois ramassé lors d'une balade, une chansonnette à deux sous, un fait-divers, une phrase d'apparence anodine emportée au détour d'une brève rencontre, et remonter un nouveau poisson, d'une espèce non encore découverte à ce jour.

Je pense que ça doit être pour toutes ces raisons que la plupart des personnages d'  « Où sommes-nous ? » ne se contentent pas d'une seule dimension, qu'ils font un pas de côté, dans l'étrange, dans l'onirique, le visionnaire. Entités plutôt que personnages ?

Les phosphates, le sucre, la thymine, la cytosine, le ribose, l'adénine, la guanine, la cytosine, les pyrimidiques et les puriques,... et tous les autres innommables s'expriment à travers moi : ils se tordent de douleur et de rire.

Ce serait donc plutôt à eux de nous expliquer à quoi serait due la mise à jour de ces rêveries.

Je n'écris pas pour quelqu'un ni pour une cause, encore moins pour un "lectorat", mais pour un proche qui est lointain, cet inconnu qui a la grâce frémissante d'être proche de moi tout en n'étant pas moi : le témoin invisible qui justifiera l'invisible. J.-B.Pontalis, En marge des nuits, Gallimard

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© Les Grands Lunaires, 2017