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LE GRAIN (monologue court)

 

"Il faut se hâter

l'histoire va fermer"

H.Michaux, A distance

 

Je ne vais tout de même pas vous parler de ça.

Non, vraiment, je suis désolé, il n'en sera pas question ici, maintenant, là, comme ça, non.

N'insistez pas, ça ne sert à rien, je suis trop intègre pour me laisser influencer.

Vous êtes convaincus que ce serait nécessaire, tout de suite, tant qu'on y est, que je lâche le morceau, ici, maintenant, là.

La salive qui coule pour rien ne vous a jamais répugné.

Non.

N'en parlons plus.

Silence !

Nous sommes ici pour admirer ce que bien peu d'entre nous auront encore le loisir de pouvoir contempler chez eux, dans d'aussi bonnes conditions et dans une période aussi longue, sans être dérangés par ce tourbillon cacophonique qui nous emporte chaque jour de notre vie, dans un quotidien qui, bien trop souvent, nous demande un effort qui nous coûte, nous épuise, nous mène, à certains moments, plus pénibles que d'autres, sur des pentes glissantes, dangereuses,...

 

Ecoutons !

Chut !

Quelqu'un chipote dans son sac ? J'entends. Oui, j'entends.

Si j'ai été engagé pour ce boulot, c'est que mon ouïe est très très fine (mon spectre de fréquences très large, 20>20.000Hz, une oreille de nouveau-né). Qui pourrait en dire autant ?

Tiens ! Une montre mécanique ? Tic tic tic... Je l'entends... par là !

Qui a faim ? A qui est ce ventre qui gargouille ? Par ici, non ?

 

Ecoutons... Ecoutons...

Vous avez de la chance. Comme vous avez de la chance. Ecoutez... Pas bouger !

Qui ?

Qui ! ?

 

Nous n'y arriverons pas. Un peu de bonne volonté, s'il vous plaît... Là... là... chuuuttttt! Fermons les yeux... goûtons... (long silence).

Comme c'était beau. Comme c'était grand.

Splendide !

Bravo ! Bravo !

Quoi, ça ne va pas ?

Qu'est-ce qui ne va pas ?

Une poussière ?

Où ça une poussière ?

Vous ne pensez pas qu'une poussière pourrait...

Si ! Une poussière ?

Grosse comment ? Comme ça ou comme ça ?

Une seule, comme ça ?

Sur quoi, la poussière ? Sur le bout du nez de madame ?

Vous permettez, madame... Je ne ferai que regarder...

C'est incroyable comme une si petite chose peut...

Excusez-moi, madame... pas si petite que ça.

Comme c'est curieux.

Merci.

 

Bon, nous sommes contraints de tout recommencer.

Je vous recommande à tout le monde de bien vérifier si

tout est dégagé au-dessus de votre tête.

Vous voyez d'autres poussières ?

Vous, vous en avez vu une autre ?

Quoi ? Un nuage ? Où ça ? Là ? Mince !

J'arrive !

(revient avec un aspirateur)

Avec ça, nous en viendrons à bout. Je vous le passe à tour de rôle et vous faites votre zone à vous.

 

Comme ça.

(il montre comment aspirer l'air qui est au-dessus de chacun)

Voilà ! Allez-y !

Je pense que c'est bon.

C'est bon !

 

Faut pas non plus que ça vous empêche de vivre, de respirer.

J'en connais que ça empêche de dormir et qui... (aspirateur).

Y'en a même qui ne font plus que ça, toute la journée, certains sont même payés à ne faire que ça. On les paye, pour ça. (aspirateur)

Et pour ça (raclette).

Et pour ça (balais).

Et pour ça (seau, torchon, ...).

Et pour... (une bêche)

 

On n'en... On n'en... pas...

On n'en parlera pas ici, là, maintenant.

 

Faites attention !

Gardez bien la bouche fermée !

Cet appareil n'est pas un modèle dernier cri, alors on se sait jamais, quelque fois qu'il en aurait oublié un, un petit, un résistant.

La bouche !

Imaginez ce que ça pourrait faire, en vous, la présence de ce résistant.

Un résistant, ça irrite, ça griffe, ça racle, ça casse, ça endommage. Après, quand il a tout bousillé, vous ne n'intéressez plus, il passe chez quelqu'un d'autre, et ainsi de suite.

Et rien n'est plus comme avant.

Oh ! Je n'aime pas, moi, les petites poussières comme ça.

 

C'est bien là mon gros souci : la résistance de la poussière.

Je vous le confie volontiers, ça n'est pas la première fois que je tente ce genre de choses avec des gens dans votre genre, presque dans votre genre, on ne peut pas être tout : le beurre et l'argent, et la crémière et le pot à lait, et le pis et la vache, et le pré et la pluie.

La résistance... Il se fait qu'il y a toujours quelque chose qui va se mettre en travers de mon chemin et m'empêcher d'arriver à mes fins.

Toujours.

Et ce quelque chose, la plupart du temps, c'est une toute petite chose, une toute petite chose de rien du tout, du tout.

Avec son petit air de rien du tout, elle semble venir de nulle part, elle ne paie pas de mine, mais elle me tombe dessus et je ne peux plus continuer. Impossible d'avancer. D'aller plus loin. Le petit grain grippe gravement la grosse machine, c'est infernal.

 

Pourtant, j'aurais cru, tout à l'heure, que nous y étions.

Presque...

C'est bien ça le problème, le « presque », le « presque ».

Nous n'y sommes jamais tout à fait.

 

Est-ce que quelqu'un, ici, pourrait dire qu'il y est allé ?

Au-delà du presque ?

Ça ressemble à quoi ?

C'est aussi bien qu'on le raconte ?

Ça vaut le coup au moins ?

Ce ne seraient pas plutôt des bobards ce qu'on nous raconte là- dessus ?

Vous avez déjà vu des gens qui en sont revenus, vous ?

Moi, jamais. Ou alors, c'est que je ne les ai pas reconnus.

Il faut encore être capable de les identifier.

Quand on n'y est jamais allé, comment voulez-vous être certain

de reconnaître ceux qui en reviennent ? Comment ?

Mais je ne voulais pas vous parler de ça.

La bouche ! Fermez la bouche !

 

Voilà ce que je vous propose : si l'un de vous a une petite faim, qu'il prenne son biscuit, son bonbon et allez-y ! Allez-y !

Je vous laisse une, deux minutes. Ça ira ?

N'allez pas trop vite, vous pourriez avaler de travers et alors... alors...

Mais nous ne parlerons pas de ça, ici, là, maintenant.

 

C'est bon. On peut y aller ?

Alors, on reste calme, on ne bouge plus, on ne chipote pas à son gsm, on ne va pas chercher un mouchoir dans le fond de son sac, on ne déglutit plus...

 

Inspirez, inspirez un bon coup. Bloquez ! Bloquez !

Non, ça ne va pas, ça ne va pas !

Je vous montre. Inspire... Bloquer ! Pfffff !

A vous : inspire... bloque !

Non !

On recommence... Un dernier essai : inspire... bloque...

Parfait !

 

Vous avez entendu ?

Presque ?

Oui, je sais... pas tout... pas tout...

Et c'est bien là ce qui me décide à vous avouer, que non, que ça

n'était pas si parfait que ça, que ce dur chemin pour arriver à

« tout » ne peut pas passer par le « presque », ce qui reviendrait à

dire que « tout » est encore plus loin que « presque » et que ceux

qui, par Dieu sait quel miracle, seraient tout de même arrivés à

surmonter le « presque », à passer de l'autre côté, n'en seraient

même pas arrivés à la moitié du chemin.

 

Que faudrait-il en déduire ?

Que ceux qui reviennent de l'au-delà du « presque » ne valent pas mieux que nous, les communs des mortels ? Alors là, à chacun de penser ce qu'il veut, ça n'est pas à moi de tirer des conclusions... hâtives.

 

Et pourtant, ça pourrait être si simple. Il suffirait que chacun

d'entre nous, ici, présent, là, y mette du sien, que chacun soit bien

rigoureux, sérieux, au moment où je le demande, rien de plus, rien

de moins, et je pense que, alors, alors, des portes s'ouvriraient

devant nous, des portes dont nous n'avons même pas conscience,

nous entrerions, tous ensemble, comme un seul être, dans l'après

« presque », dans le tout du « tout ».

 

Peut-être...

 

Merde ! Je l'ai encore dit : « peut-être » !

Quelqu'un qui dit « peut-être », c'est connu, le plus con des imbéciles sait ça : quelqu'un qui dit, que dis-je, quelqu'un chez qui effleure la pensée du « peut-être » n'est pas digne de monter les marches de l'après « presque » et du grand « tout ».

 

Fermez-les yeux, oubliez ce qui vient de se passer.

Fermez les yeux et ouvrez-les seulement au moment où je vous le dirai, pas avant.

Les yeux !

 

(il recommence)

Et pourtant, ça pourrait être si simple. Il suffirait que chacun

d'entre nous, ici, présent, là, y mette du sien, que chacun soit bien

rigoureux, sérieux, au moment où je le demande, rien de plus, rien

de moins, et je pense que, alors, alors, des portes s'ouvriraient

devant nous, des portes dont nous n'avons même pas conscience.

Nous entrerions, tous ensemble, comme un seul être, dans l'après

« presque », dans le tout du « tout ».

Nous y en-tre-rions !

 

Ouvrez bien grands les yeux !

Nous allons y arriver !

Nous allons franchir l'après « presque », nous allons accoster dans

le grand « tout ».

Voyez comme le passage est périlleux, comme nous pourrions

nous fracasser contre les rochers.

Attention !

Restons groupés.

Sentez le souffle de la tempête qui voudrait nous chasser comme une vulgaire poussière dessus le nez d'un géant (aspirateur).

 

Voici de quoi vous attacher sur vos sièges (cordes).

Ne vous laissez surtout pas influencer par les sirènes affriolantes qui sont autour de vous et qui viennent vous tirer en arrière. Leur chant est d'une beauté affolante mais il ne vous mènera nulle part, sinon...

Mais nous ne parlerons pas de ça, ici, là, maintenant...

 

 

Nous avons dépassé les rochers, les sirènes se sont envolées vers d'autres équipages, la brume se lève, les nuages s'écartent, au loin... apparaît devant nous...

(l'aspirateur se rallume)

 

NON !!!

Nous voici repris par une nouvelle tempête. J'aurais besoin de tout le monde sur le pont.

Tout le monde est détaché ?

Chacun à son poste.

Vous, vous écopez ?

Vous, vous affalez les voiles.

Vous, le mât.

Ne laissez pas s'éteindre la lanterne, vous.

Moi, je tiens la barre.

 

 

Comment fait-on pour ne pas avoir peur ?

On tient la barre, on écope, on affale, on démate, on nourrit la flamme. Celui qui s'arrête court le risque de se noyer dans le fond de ses pensées. La peur est là qui croupit. Elle vous empuantit la sueur et les tripes. Une eau saumâtre qu'il ne faut pas boire et qui vous gâche l'aventure.

Une fois que c'est calmé, regardez.

Cette côte ne vous est pas inconnue ?

Normal, vous voilà revenu au point de départ.

 

 

Vous pensiez avancer vers ce... « tout » de tout-à-l'heure et vous n'avez fait que le contourner, vous revoilà dans votre monde, dans vos journées qui ne font que tourner sur les bords de la même assiette, une assiette qui tourne au bout d'un bâton, une assiette qui tient son équilibre tant que la main fait tourner le bâton,... Quand la main se fatigue...

Mais nous ne parlerons pas de ça, ici, là, maintenant.

 

Parce que nous avons faim, très faim même.

Dans l'assiette, nous mettons un peu de tout, un presque rien de chaque chose.

Nous regardons ce bel arrangement que nous faisons de ce que la nature nous donne et que notre nature transforme.

Composition éphémère.

Si nous n'y touchons pas, elle perd vite ses belles couleurs, elle se gâte, elle sent mauvais, elle penche du côté liquide, désagréable, elle s'évapore, elle disparaît.

Si nous y touchons, si nous lui faisons passer, par notre bouche, le lieu du « presque », si, l'avalant, nous lui laissons rejoindre nos secrets intérieurs, elle perdra ses belles couleurs, elle penchera du côté liquide, désagréable, elle sentira mauvais, elle s'évaporera, elle disparaîtra, aussi.

Pareil.

 

Mais, je ne vais tout de même pas vous parler de ça.

Je suis vraiment désolé mais il n'en sera pas question ici, maintenant, là, comme ça, ni ailleurs, ni à un autre moment.

Non.

Libre à vous, si ça vous chante, mais moi, non.

De toute façon, ça n'en vaut déjà plus la peine.

Il est trop tard.

L'histoire doit fermer.

Ici.

Là.

Maintenant.

Comme ça.

(aspirateur)


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 


© Les Grands Lunaires, 2017