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YVONNE ET LE CHANT DE L'EAU (monologue)

Cette pièce est également un docu-fiction radio (voir onglet "radio")

Yvonne et le chant de l’eau est aussi une émission de radio diffusée sur les chaînes de la CRPLF (création radiophonique qui a reçu le premier prix de la Communauté française)

Ce monologue a été écrit dans le but d’être joué dans des homes pour personnes âgées qui ont accepté de nous recevoir en mars 1998.

Le public pouvait réagir au texte quand il le désirait. La comédienne s’interrompait alors et les réactions spontanées étaient enregistrées.

Ce texte se voulait donc « aiguillon ». Il était là pour piquer au vif !

Le jeu de la comédienne, choisie volontairement jeune (Véronique Dumont), a évolué au gré des rencontres. Le texte aussi.

Une bonne partie du contenu du monologue est inspiré de rencontres que j’ai moi-même faites, que ce soit à titre privé ou au gré d’interviews radiophoniques.

Le reste, c’est la vieille dame indigne qui sommeille en moi qui l’a soufflé à mon oreille.

***

La dernière fois que j'avais fait ma valise avant de venir ici, c'était pour aller à la mer… Des journées entières à regarder les vagues…

Cette fois-ci, la valise est presque vide : des robes de nuit, du linge, un nécessaire de toilette, des photos...

Dire qu’elle allait ressortir sans moi !

A moins que... cachée dedans... mes enfants ne l’aient alors entendue craquer dans l'armoire, la nuit... C'est maman... qui sort de sa valise... maman pliée en quatre, sans rides, fraîchement repassée.

Oh ! Mais tais-toi, Yvonne, faut pas penser à ça.

Un jour... on était heureuse... vraiment. On a ouvert les bras. Comme ça !

Pour que ce soit meilleur, on a retiré sa chemise, sa chemisette, sa combinaison, son soutien... et allez ! Les seins à l'air !

Ah ! Ils étaient beaux en c'temps là !

Comme la proue d'un navire !

On aurait voulu que les bras se déplient, s'allongent...

Les gens auraient dit : «venez voir… c’est Yvonne qui s’envole encore ! »

Mais... on n'avait pas le corps qu'il fallait pour ça ! Ah ça... non ! Le problème, c’est quand on est plus grande que son corps, qu'est-ce que vous voulez faire avec ça ? Ca suit pas !

Ah... Tonio... C’était mon copain, on s’rendait des services, j'cousais ses boutons.

On faisait les 400 coups ensemble, en douce.

On se faisait des petites excursions en quelque sorte… On l’appelait « Monseigneur passe-partout »…

« Monseigneur » parce qu’il était bricoleur : à cause de la pince… monseigneur !

et « passe-partout » parce qu’il n’y a jamais aucune serrure qui lui a résisté à notre Tonio !

C’est toujours les meilleurs qui partent les premiers.

Avec lui, je pouvais encore les faire, mes balades au bord de l’eau. C’était pas bien méchant : juste s’asseoir sur le bord du quai et écouter… écouter…

Au lieu de tous ces abrutis ! L'autre, là, qui ne parle pas, avec ses yeux d'vache ! ou quand elle parle, c'est pas du français, c'est d’l’algèbre. Mon dieu ! Mon Dieu ! C'est quoi la mort en face de ça : de la bière sans alcool ?

Et la gâteuse, là-bas, qui bave et qui tremble si fort qu'y faudra l'attacher dans son cercueil pour que les autres continuent à dormir tranquilles, un tremblement de cimetière par Mme Richter ! (elle rit ).

Les saligauds de croque-morts ! Ce qu'ils ont osé dire au curé, l’autre jour...

Le curé... il enterrait une vieille femme, une vieille comme moi, une petite vieille, une vieille casserole qui ne servait plus à grand chose ! Mais tout de même, on n’est pas des chiens : un cercueil tout seul, pas de suite, personne, pas de famille, pas d'amis, rien, pas même le chat qu'on avait du piquer la veille parce que personne n’en voulait, rien... juste ces charognards de croque morts.

"Faites ça vite, qu’ils lui ont dit, de toute façon y'a personne pour vous voir, y'a personne qui vous écoute, l’église est vide !"

Personne pour pleurer, personne pour être content, personne pour la fleur, personne pour le crachat ! Juste l'ombre de la croix sur un rectangle de pierre, une croix vide, sans Jésus pour souffrir… Mon Dieu !

Eh bien, le curé, il a fait sa messe mieux que d'habitude ; il en aurait pleuré lui-même !

(elle pouffe )

Et, cette fois-là, il ne s'était pas trompé de prénom...

Un jour, il enterre quelqu'un...

Alors... toute la cérémonie... :

« Gérard, ceci... Gérard Cela…» et « le regretté Gérard », et « adieu Gérard », « bon au-delà Gérard »…

Quand tout était fini, après l’avoir mis en fosse, y'a la fille du vieux

qu'est venue lui dire :

« vous savez, monsieur l'curé, papa, c'était pas Gérard qu'il s'appelait, c'était

Emile ! »

Emile ! Parti incognito, l'Emile ! Pauvre curé !

J’avais tout pour être heureuse... vraiment ! sauf le monde qui va avec !

Au début, on est un petit caillou dans les mains d'un enfant maladroit. L’enfant fait tourner lentement le caillou sur lui même... et de plus en plus vite. Il lance le caillou, fffffuiitttt !

On est lancé, on ne peut plus rien arrêter.

Si on lui avait permis, à la petite Yvonne, de se garder le caillou, de le rouler dans sa main… Juste le lisser… Juste le caresser… Jamais le lâcher… Le garder pour toujours… Toujours…

Quand Tonio et moi, nous sortions, nous tenant par la main, on aurait dit deux petits de la maternelle qui font une fugue : on leur a toujours dit de ne jamais aller tout seuls au bord de l'eau. Alors, ils veulent aller tout seuls au bord de l'eau. Ils sont excités, ils ont peur, l'un entraîne l'autre, ils n'arrivent pas à être vraiment heureux, quelque chose les retient toujours dans le dos.

On ne me prend plus la main que pour me dire bonjour. Et encore... ! Elle fait peur ! On ne la garde pas longtemps. Elle est trop tordue, trop froide.

Alors, je me la prends moi-même... Je tourne le pouce dans le creux, là...

Et je regarde bien, tout au fond, quelque fois qu'il y aurait encore des traces qui ne seraient pas les miennes, des mains d'avant, la main de Tonio, par exemple, quand il m’emmenait faire une fugue jusqu'au bout de la rue... La main des petits enfants..., de Jean, mon homme...

(Elle pleure ) Il était si gentil, si gentil. Un bon homme !

On était bien tous les deux... On avait une bonne petite vie ensemble.

( chanson « vous qui passez sans me voir », Jean Sablon)

Quand je pense que les derniers mots que je lui ai dit c’était :

« n’oublie pas de sortir la poubelle on est jeudi ! »

On n'a même pas eu le temps de se dire au revoir…

(elle regarde sa montre)

Eh ! là bas ! C'est pas possible ! Tu me racontes encore des carabistouilles !

Tu t'énerves ! Prends ton temps par la main, caresse-le un p'tit peu de la petite aiguille... Tu le flattes, tu le chouchoutes... Quoi ? T'as pas le temps ?

On va bien voir !

(elle cale le mécanisme )

Là ! Comme ça ! T'oses plus rien dire ? T'as l'air fine, maintenant !

Allez, on en prend cinq de bonnes et on te lâche.

(long silence, elle lâche le bouton)

Comme si j’allais me laisser faire par une montre, non mais …

Qu'est-ce que tu creuses comme ça avec tes "tic tic tic" ?

T'es le pivert et on est l'arbre, oui !

On m'a juste laissé mes vieilles photos...

« regarde maman... comme t'étais jolie quand t'étais jeune ! »

Ca suffit pas d'être vieux, on vous punit d'être vieux.

Un jour viendra où ils se diront : on ne veut plus la voir, on veut garder une belle image d’elle !

« Je rentre à la maison... »

« Oh ! faut que je rentre... »

« J'ai trop de travail... »

« Une femme, ça n'arrête jamais, vous savez ça, quand on a fini d'un côté, ça recommence de l'autre... Ca vous bouffe, une maison ! »

« Est-ce que j'ai fermé à clé ? »

« Faudra déboucher l'évier... »

« Venez donc à la maison, on va prendre l'apéritif ! Entrez, je vous en prie... Asseyez-vous... Qu'est-ce que je vous sers ? »

« Je reviens, je vais faire une course... »

« N’oublie pas... les poubelles... jeudi... jeudi... »

Je suis perdue, je ne sais même plus où elle est ma maison… ?

Mes clés ? Mes clés ?

Ils l’ont vendue ma maison. Ils mangent mes sous et je ne suis pas encore morte.

Bon débarras !

Si on pouvait au moins servir à quelque chose... Il y a tellement longtemps qu'on n'a plus épluché des patates... Avec un économe... faire de fines pelures...

Un petit couteau... et des tortillons de pelures... Quand on pense que c'était une corvée quand j'étais jeune...

« Quand j'étais jeune... »

Rendez-vous compte… !

C’est sorti tout seul…

« Quand j’étais jeune »…

On a déjà entendu ça ailleurs... par d'autres…

Quand on était une petite patate nouvelle, dure, fraîche, pleine de jus.

Eplucher, interdit ! Sortir, interdit ! Aller écouter le chant de l’eau, interdit :

Y’en a qui feraient des bêtises…

Des bêtises… !

La bêtise, aujourd’hui, elle montre ses oreilles sur la tête de tous ces gens qui se croient sensés. Des bêtises… S’asseoir au bord de l’eau, écouter…

Ah ! pour ça, c'est un gai séjour ! C’est un quai de gare, oui !

Un terminus ! On ne repart plus ! Terminé les vadrouilles ! Assis ! Couchés !

Et on me gronde quand je fais mon lit.

Ah ! Ils ont des yeux partout !

Mais, ça, mon lit, je le fais, non mais...

Vous entendez… ?

Il pleut… Il fait beau… Si si…

Il fait beau : l’eau de la rivière monte, monte, monte… jusqu’ici !

Un jour, j'étais petite, papa m'avait emmenée avec lui dans le jardin… Et voilà qu’il se met subitement à pleuvoir, mais à pleuvoir !

Dans le fond du potager, il y avait une cabane pour mettre les outils : un débarras, quoi ! Il pleuvait si fort qu’on est allé se mettre à l’abri dans la petite maison.

Et qu’est-ce qu’on n’a pas trouvé, là ? Des petits chats ! Cinq noirs et une mère blanche. Tous noirs. On en a gardé un pendant 15 ans. Noiraud qu'on l'avait appelé. Et... il dormait dans mon lit... Les parents ne le savaient pas ; je ne le disais pas... S'ils l'avaient su !

Où il est ce temps-là ?

On aimerait bien avoir un petit chat, un noir... On l'appellerait… On l'appellerait et il viendrait...

« Noiraud, Noiraud ! Viens chez ta mémère, viens... »

Il serait tout content de me voir, je caresserai son beau pelage tout lisse comme de la soie…

« Noiraud ! »

A cette époque-là, on me demandait souvent –ça m’énervait- :

« Qu'est-ce que tu veux faire plus tard ? Sténo dactylo ? Institutrice ? »

Moi, je voulais… grandir, tout savoir, et "faire" danseuse, "faire" vedette de cinéma... qu’on me reconnaisse dans la rue…

Oh là là… Il y a bien longtemps qu’on ne m’a plus dit :

- « Et vous, belle dame, qu’est ce que vous faites dans la vie ? »

- Mais qu’est-ce que tu veux faire, Yvonne, maintenant ?

Eplucher des patates, râper des carottes, marcher sur un trottoir jusqu'au bout de la rue.

(elle rêve)

Oui... surtout... aller écouter le bruit de l'eau... Surtout ça... Sortir un petit peu… Comme du temps de Tonio… Ecouter le chant de l'eau…

Je me suis toujours méfiée des villages sans rivières et des villes sans fleuves.

L’eau, c’est comme le sang qui passe dans nos oreilles…

Le sang dans les oreilles, c’est comme la télé quand elle est allumée et qu’on a coupé le son. On ne se rend compte de sa présence qu’au moment où ça s’arrête.

Si on pouvait au moins choisir ses voisins... plutôt que la mère tremblote.

"C'est la mère tremblote, je tricote, je tricote, c'est la mère tremblote, j'suis idiote, j'suis idiote..."

(en confidence)

La mère tremblote, elle leur chie dans les mains exprès. Ils la mettent sur le pot et elle fait pas... Ils l'essuient et elle fait... C'est les sphincters, elle les contrôle plus !

Exprès ! Pire qu’un enfant.

« Plus tard, plus tard... » « Demain... » Trop tard !

On ne m'a pas laissé le temps d'être vieille. On n'a jamais eu le corps qu'il fallait.

On n'est pas prête... Faut s'habituer à cette raideur, à ces douleurs qui nous prennent là... et là...

Avant, devenir vieux, c’était s’entourer de plus en plus de jeunesse, c’était être au sommet de la famille. Aujourd’hui, c’est glisser dans l’entonnoir.

(Horrifiée) J’avais jamais vu autant de vieux…

C'est la faute à la pénicilline, ces camps de vieux ogres increvables qui vont manger tous les petits enfants !

Oh, je le sais, le jour où on perd la tête... ça peut être dans la minute qui suit. Attention... l'inondation arrive, le sang lâche les vannes, les vaisseaux vont à la dérive…

Ca y est ! Je retombe en enfance…

Je ne l’ai jamais quittée, moi, l’enfance.

L’insouciance, oui, elle m’a lâchée, trop souvent.

Et il faudrait qu’aujourd’hui je ne m’occupe plus de rien, que je me laisse faire…

(Elle sort une photo de la valise)

Laissez-moi tranquille avec vos photos ! C'était hier, c'était quelqu'un d'autre !

Maintenant ? Ah, c'est pas terrible... c'est moi. Ca dégringole et, en même temps, c'est raide. Parfois, ça craque et ça casse...

Quand ils me prennent en photo ils doivent penser que c'est la dernière. Un « scoop », ils appellent ça !

"Quand je pense qu'hier j'ai pris sa photo... »

- Tu en veux une, maman ?

- Non, sans façon !

Ah ! Quand j'étais jeune...

Ma petite fille, c'est tout moi quand j’avais son âge : le même type de beauté.

Je l’aime bien. Elle a du caractère. Elle ne se laisse pas faire, ça non !

Ah ! faudrait pas faire d'enfants ; faudrait tout de suite faire des petits enfants.

Ma fille... avec ses airs de tout commander :

« Maman ... c'est pas bien de faire ça... qu'est-ce que les gens vont dire... ?

Et, sage, hein !... »

Ma fille, j'aurais pas voulu que ce soit ma mère.

On peut rien changer... c'est comme ça...

Quand je pense qu'on a perdu le sang de plusieurs vies, qu'on a donné la vie.

Il faut perdre pour donner. Toujours. Sinon, c'est pas donner.

Drôle d'affaire, la vie. On n'est pas maître.

(Gênée)

J'ose pas le dire... j'ose pas... Pourtant... qu'est-ce qu'on a eu du plaisir…

Ah ! J’ai jamais dit non à mon mari… "l'orgasme"...

Et, c'était pas encore à la mode, ce mot-là, à l’époque.

Mais si ! Il faut parler de ces choses-là ! Faut pas avoir honte de ce qui fait du

bien !

Ce sont les rhumatismes qui sont obscènes. Aïe, aïe (elle se frotte la cuisse).

Il était si gentil... « N’oublie pas de sortir les poubelles »... Un jeudi...

Tonio - Monseigneur passe-partout -, c’était autre chose… un copain !

On se levait très tôt et, en douce, on allait dans le jardin...

Il n'y avait presque pas de voitures dans la rue. Tout au bout, après les poiriers, au pied du mur, je ne la voyais pas mais je l'entendais qui m’appelait... Je fermais les yeux, j'y étais déjà...

Ah ! L’eau, ça me berce... Je reste là sans bouger et je voyage quand même, avec elle. Je l’accompagne… elle m'emporte…

(elle sort de son rêve)

Mon Dieu… qu'est-ce que j'ai fait !? J'ai encore oublié de fermer le robinet !

Oh là là ! quelle inondation !

- « Maman, il va être temps… tu as l'âge… faut que tu sois raisonnable… tu ne peux plus rester toute seule… C’est trop dangereux… Tu seras bien mieux là-bas… On s’occupera bien de toi. Tu ne devras plus penser à rien .»

C'est de la torture, le rêve en prison. Ici, on n'a que le droit de s'asseoir, de ne rien faire et de parler du passé. Le passé, c'est comme le café, il passe une fois seulement. Après…

Ah ! je l’ai bien méritée, ma petite pension !

A 14 ans, mon père, il m'a dit :

- « Ma fille, t'es grande maintenant, t’as l'âge d'aller travailler ».

Là, encore, on n'avait pas eu le temps de se rendre compte... Des bancs de l'école, on est passé à l'atelier... C'était comme ça, on n'aurait jamais osé dire le contraire. On décide pas !

Il m'a toujours manqué quelque chose... Je ne pourrais pas dire quoi…

On était heureux quand même !

C'est drôle ces choses-là.

Etre amoureux, ça ne se décide pas non plus…

- « N’oublie pas de sortir les poubelles !»

Aujourd'hui, quand il y en a un qui vient avec ses manières...

« à la gare ! », on lui dit.

A notre âge ! Oui...

Le kiné, c’est différent… Il est pas mal du tout, hein, ce petit jeune homme ? Je l’aime bien, moi ! Je lui caresse la joue, les cheveux… Il se laisse faire…

Pourquoi je m’en priverais ? A mon âge…

(coquine) Il y a bien toujours quelque chose qu’il faut masser quelque part…

Et vous, monsieur le docteur, je vais vous dire : laissez-moi tranquille avec vos pilules ! Je ne suis pas malade, je suis vieille, c’est tout…

Ah ! faut pas trop penser... C’est pas bon ! Faut s'occuper !

Allez ! J’vais ranger mes affaires !

Quand j'étais jeune, j’observais les vieux, les « seniors », on dit maintenant…

Eh bien ! J'aurais eu du mal à croire que j’allais attraper la même tête qu'eux !

Drôle de maladie qu'on attrape, là, à regarder…

J'étais persuadée que j'allais vieillir autrement qu'eux…

Je ne sais pas, moi, que je paraîtrais plus jeune !

Ah ! Coupez-moi les bras, les jambes, la tête, que mon corps se remette à bourgeonner, même s'il a jamais été le plus beau du monde.

Mais comment voulez-vous fleurir dans le désert !

Allez ! Arrête de geindre Yvonne ! Respire ! Respire !

(elle fouille ses poches )

On ne me laisse même plus d'argent, où est mon argent ? Ils mangent mes sous !

Ils n'auront pas ma cuiller. Ils n'iront pas jusque-là, quand même... fouiller une morte... Ils riront bien s'ils trouvent ma cuiller dans mon soutien !

La cuiller du service de mariage de ma grand-mère, rendez-vous compte !

Elles n'ont jamais servi, elles sont restées dans leur écrin jusqu'à la mort de mes parents. Moi, j'ai juste eu le temps de la prendre avant les autres. On était six enfants.

On s'est laissé faire, c'est comme ça !

On était heureuse en ce temps là !

Un bon couple !

Des voisins, des amis !

Un enfant !

Notre fille, quand elle est née, on aurait dit une petite vieille, un regard…

Mon mari, il disait qu'elle venait d'ailleurs, qu'elle savait déjà tout ...

Elle a vite fait de tout oublier... ça !

« Maman, t’as l’âge, il serait temps que tu penses à te placer… ça serait plus facile… sois raisonnable »…

J’ai foutu le camp à la cuisine pour me faire un café. Non mais…

Je ne peux même plus donner un peu d'argent à ma petite fille... alors... je lui laisse le biscuit ou la gaufre de quatre heures.

Allez ! Mettez-moi dans la charrette !

C'était en 19OO... 40... , au mois de septembre, début septembre... que...

que quoi ?

Et si on n'était pas vieille, si c'était une plaisanterie du Bon Dieu ?

Et si les yeux qui regardent ces vieille jambes, n'étaient pas du même corps ?

C'est pas mes mains, ça !

C'est pas mes seins ! C'est une carabistouille du Bon Dieu !

Ce corps, n'est pas mon vrai corps ! C'est une enveloppe !

Ma maison... mon petit trousseau de clés dans la poche de mon tablier...

(elle ne trouve pas de clés dans ses poches)

Quand j'étais dans ma maison, je savais qui j'étais.

On ne possède même plus la vie qui nous reste !

« Comment tu vas ? Toujours pareil ? »

- Toujours pareil !

Et puis, un jour, on se réveille...

On se réveille deux fois, on ouvre les yeux deux fois. On a dormi des années.

Je ne me suis jamais senti aussi éveillée qu'aujourd'hui.

Quand je dis ce que je pense, on me traite de difficile.

S'il y a bien un âge où on peut tout se permettre, c'est maintenant, il n'y en aura plus d'autres !

Il y a des fois où on est tellement réveillé... qu'on va faire quelque chose, sûrement, c'est pas possible autrement... Ca y est !

Quand je pense à tout ce que j’aurais voulu faire et que j’ai jamais osé faire…

Tout ce que je n’ai pas vu, entendu, touché dans ma vie… Si j’avais su !

C’était pas toujours le bon temps, c’temps-là…

C’était mon temps !

Je stagne ici. Je veux bien me taire, mais pour la bonne cause.

Faut que j’y aille ! Ici, c’est pas du bon silence !

Ca y est. La porte s'ouvre…

Comme le chemin est devenu long…

Je ne sais plus…

A gauche, à droite…

L'odeur…

C'est par là ! c'est par là !

Je n'ai besoin de rien d'autre…

Non… Ici… Je ne tomberai pas… C'est chez vous que je tombe.

Assise, je tombe…

Je n'ai besoin de rien… J'ai mon âge… J'ai ce qu'il faut…

J'ai vu des choses que personne ne verra jamais plus:

la mer... à Ostende, le 4 juillet 1930... Le 4 juillet 1930... Les inondations du 15 avril 1969...

Que sera la mer dans 5O ans ? Où les rivières seront-elles parties ? Les écluses ?

Qui le verra ?

Comment chantera l’eau ? Comment chantera l’eau ?

Qui pensera à l’écouter ?

On devrait vivre comme si on était mortel !

La mer… enfin me prend.

Je meurs, n'en parlons plus.

***

Indications pour la mise en scène :

Yvonne entre. Elle porte une valise, un manteau et des pantoufles.

Elle semble atterrir sur un quai de gare, une salle d’attente. On ne sait pas si elle arrive ou si elle part.

Son discours parfois s’emballe.

On ne sait toujours pas, à la fin, si elle part vraiment, si elle vire dans la folie ou si elle meurt.

Elle n’est pas toujours « sympathique », de la méchanceté, de la rancœur « discrète » sourd dans ses propos.

Elle se contredit parfois.

Elle est, à certains moments, très en direct. A d’autres, elle s’évade dans le rêve, puis atterrit.

La comédienne n’a pas l’âge du personnage.