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TOUT EST BON (4 personnages)

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Ecouter la lecture, à Fontenay-sous-bois, en 2012 :

Partie 1

Partie 2

Partie 3

Partie 4

 

Ce texte a été lu à l'Odéon par le comité de lecture d'A mots découverts
(Michel Cochet) en décembre 2009

 

Il a fait l'objet d'un chantier scénique avec les étudiants de l'EDT, à Corbeille Essonnes, en 2010

Au cours du travail avec les étudiants de l'EDT, une tonalité "circassienne" s'en est dégagée

Mise en espace d'un large extrait lors de la sortie de résidence au WIP Villette, compagnie Pièces montées, en 2011 

En septembre,  il a été mis en chantier au Théâtre de l'Aquarium (Cartoucherie de Vincennes), mise en scène de Carole Drouelle et Dorothée Saysombath (marionnettes, théâtre d'objets)

En janvier 2012, il a été lu aux Midis du Rond Point, à Paris

En juin 2013, lecture à l'Apostrophe, à Cergy-Pontoise

En décembre 2013, mise en mouvement, à l'Apostrophe, à Cergy-Pontoise

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Voir le film

Photos : Théâtre de l'Aquarium

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Le Pitch :

Etes-vous dans le colimateur du “Plan d'Accompagnement des Chômeurs” ?

Avez-vous déjà été convoqué au bureau de chômage de votre localité pour justifier votre emploi du temps ?

Et, pendant que votre sort se jouait dans le petit bureau et que vous étiez face à un fonctionnaire le nez dans les textes de la loi, les secrétaires, à côté, se préparaient une pause de midi d'enfer ?

Connaissez-vous les sites internet qui vous donnent toutes les astuces pour dégoter un emploi, qui vous indiquent comment vous habiller, comment demander une augmentation, comment vous comporter avec vos collègues, comment vous méfier des ragots de couloir, comment vous détendre avec quelques exercices de gym, quels verbes employer pour une lettre de motivation, et qui vous informent des dernières technologies en date (comme celle du scan IRM pour évaluer vos capacité réelles dans les tests d'embauche) ? Avez-vous joué le jeu des tests d'aptitude ? Les résultats vous ont-ils appris que vous aviez l'étoffe d'un leader ? Vous a-t-on soupesé les couilles pour vérifier si vous êtes en bonne santé comme c'est pratiqué dans certaines compagnies d'assurances ?

Et, à l'écoute des infos, n'avez-vous pas été intoxiqués par un vocabulaire marchand ?

Non, “Tout est bon” n'est pas de la fiction.

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Lire la pièce : 

 

LE CHOEUR. - Jadis, le cochon, plus haut sur pattes, divaguait. Il parcourait librement les rues, les ruelles, les cimetières, les potagers, les églises, les forêts,...

Il n'y a pas si longtemps que ça, dans certaines fermes, il était choyé, chouchouté, on lui donnait même du « Monsieur » et de la « Madame »...

(Le bureau de Vanessa et de Sabrina)

VANESSA. - Je n'ai plus d'idée...qu'est-ce que tu fais pour souper, toi ?

SABRINA.- (qui n'a pas l'air très concernée par la conversation) Du boudin.

VANESSA. - Du boudin ? Du boudin... tiens... tiens... du boudin... ! Ça fait longtemps que je n'ai plus cuisiné de boudin !

Tu le fais avec quoi, toi, ton boudin ?

SABRINA. - Compote.

VANESSA. - Compote frite ou compote purée.

SABRINA. - Purée et moutarde.

VANESSA. - Moi, je préfère frite et mayo.

SABRINA. - Trop gras !

VANESSA. - Il paraît que la graisse c'est bon pour le cerveau, alors ! Bon, d'accord... moi, c'est jamais le cerveau qui prend !

SABRINA. - (à voix basse) Là, j'ai remarqué !

VANESSA. - Pardon ?

SABRINA. - Fais un régime !

VANESSA. - C'est vrai que je ne rentre plus dans mes nouveaux jeans.

SABRINA. - Pèses ce que tu manges ?

VANESSA. - Je n'ai pas de balance.

SABRINA. - Emprunte celle du Peseur

VANESSA. - Oh ! J'oserais pas ! C'est du matériel professionnel, je ne vais pas peser mon jambon là-dessus quand même !

LE CHOEUR. - De tempérament délicat, végétarien dans l'âme, grand buveur, le cochon fait partie des rares mammifères qui ne dédaignent pas de manger ce qui n'est pas comestible comme les immondices, les charognes, les vomissures et les défécations. Il prend sa nourriture où il la trouve et ne renacle pas à déterrer un cadavre si l'occasion se présente, voire à croquer un marmot quand la mère a le dos tourné.

Aussi, l'homme, l'homme n'a plus eu que du mépris pour ce bâtard, cet animal qui n'est même pas capable de ruminer comme les siens, les autres, ceux qui comme lui ont les sabots fendus, ceux qui ruminent comme tout le monde doit ruminer.

L'homme, alors, a préféré enfermer le cochon dans un petit cube de béton.

LE DEMANDEUR. - Je n'ai pas fait assez d'efforts ?

LE PESEUR. - A près de cinquante ans, il serait peut-être temps que tu sois capable d'en faire, des efforts, non ?

LE DEMANDEUR. - Je ne cherche pas assez ?

LE PESEUR. - A cinquante ans, tu es un homme fait.

LE DEMANDEUR. - Je ne regarde pas là où tous les autres sont capables de regarder ?

LE PESEUR. - Moi, regarde-moi, quarante ans, fonctionnaire depuis bientôt vingt ans.

LE DEMANDEUR. - Moi...

LE PESEUR. - Toi, tu ne fais pas d'efforts !

LE DEMANDEUR. - Moi...

LE PESEUR. - Regarde mon bureau ?

LE DEMANDEUR. - Moi...

LE PESEUR. - Tu vois ces dossiers ?

LE DEMANDEUR. - Moi...

LE PESEUR. - Là, c'est toi !

(montre un classeur)

LE DEMANDEUR. - C'est moi ?

LE PESEUR. - C'est toi, ça semble gros...

LE DEMANDEUR. - Oh, moi...

LE PESEUR. - Ça semble gros, mais ça ne remplit pas son rôle, ça !

LE DEMANDEUR. - Moi, je...

LE PESEUR. - Pèse-toi même...

(lui donne une balance)

LE DEMANDEUR. - Mais c'est un pèse-personne...

LE PESEUR. - Justement ! Personne ! Action ! Pèse !

LE DEMANDEUR. - Tiens... ? Elle est cassée votre balance... l'aiguille ne bouge pas... pourtant il pèse mon dossier !

LE PESEUR. - Nos balances sont contrôlées toutes les semaines par LE PESEUR en chef.

LE DEMANDEUR. - Regardez... l'aiguille... pourtant il est gros, mon dossier... Il est tout rouge, tout chaud. Je peux regarder dedans...

(Il fait mine de l'ouvrir, le peseur le lui arrache des mains)

LE PESEUR. - Non ! Signe-moi ça !

LE DEMANDEUR. - Signer ?

LE PESEUR. - Là !

LE DEMANDEUR. - Signer quoi ?

LE PESEUR. - Ma secrétaire va le rajouter là-dedans, le papier signé. Avec un peu de chance, ça fera trembler la petite aiguille...

LE DEMANDEUR. - Signer quoi ?

LE PESEUR. - La petite aiguille, mon gars, si elle ne bouge pas, ça va être ta fête !

LE DEMANDEUR. - Je signe ici ?

LE PESEUR. - Ici et là aussi, tiens ! Et là ! Et encore là ! Tu vois, quand tu veux ? Allez, je vais te faire une fleur. Tu peux ranger le contrat toi-même dans le classeur...

LE DEMANDEUR. - Le... Le contrat ?

LE PESEUR. - Oui... Un partenariat en quelque sorte... Je sais... Je vois bien que ça te plaît de l'ouvrir toi-même. Je te laisse entrer, je te laisse ranger, mais ! Pas regarder ! Rends-moi ça tout de suite ! Tout de suite !

LE CHOEUR : Pour attraper le cochon, il faut une bonne corde, on lui met la corde autour du cou et alors on peut tirer, tirer fort. C'est que – et c'est le plus gros de nos soucis- le cochon ne veut jamais aller là où vous voulez le voir aller. Obéir, le cochon, connaît pas ! Tirer, tirer fort, à quatre ou cinq hommes. (Les femmes se débrouillent bien aussi mais les hommes se laissent moins attendrir, comme peuvent se laisser attendrir parfois les femmes -surtout les mères- par les cris de tout être vivant en détresse et, particulièrement, par ceux du cochon qui, vous le savez déjà, est doté d'une force vocale éprouvante. )

SABRINA. - (qui semble toujours la tête ailleurs) Le prochain arrive à quelle heure ?

VANESSA. - Dans un quart d'heure... Si on allait au resto à midi. Moi, les sandwichs, tous les jours,...

SABRINA. - Faudra décommander les sandwichs alors ?

VANESSA. - Je m'en charge.

SABRINA. - Et demander au Peseur si ça lui va ?

VANESSA. - Ça , c'est toi. Italien ? Chinois ? Tu préfères quoi ?

SABRINA. - Comme tu veux...

VANESSA. - Ou portugais ?

SABRINA. - Ça m'est égal... Je n'ai plus très faim...

VANESSA. - Va pour un couscous alors !

LE CHOEUR. - Alors, on peut mettre le cochon dans la remorque, rien n'attire le cochon, le cochon n'est pas un âne, pas de carotte pour le faire avancer, le cochon ne veut pas monter dans la remorque, obéir, pas pour le cochon.

Aussi, action ! Il faut le pousser tant qu'on peut et s'empresser de refermer la remorque une fois qu'on est parvenu à le fourrer dedans.

LE PESEUR. - Tu étais pourtant qualifié. Très qualifié, même. Quand je relis les premières pages de ce dossier, ton dossier, je constate, si j'ose dire, qu'elles sont très prometteuses. Tu étais bien parti, néanmoins, néanmoins, vers le milieu, là... tu vois... de légères défaillances... tu n'es plus celui des premières pages, tu, disons-le, tu faiblis... Tu faiblis ? Que dis-je ? Tu stoppes. Net ! Un an, une année entière, douze mois, trois cent soixante cinq jours de pages blanches.

LE DEMANDEUR. - Un an de vacances, monsieur le Peseur.

LE PESEUR. - Et, depuis, ces grandes vacances, rien n'est plus comme avant, tu recules, nos bureaux peinent à remplir les pages, les employeurs nous envoient des lettres de réclamation, ils ne sont pas satisfaits de tes services, tu ne sévis plus assez !

LE DEMANDEUR. - J'ai marché, marché longuement pendant ces grandes vacances, marché, marché... Je suis allé très loin... Je ne savais pas que c'était possible, ça, avec mes petites jambes, avec mon petit corps, avec mes petits poumons qui aspirent si peu d'air, avec mon coeur si petit qui pompe si peu de sang, mon coeur minuscule qui bat si faiblement, d'aller... d'aller... de m'en aller... Je n'étais jamais allé aussi loin...

LE PESEUR. - Et maintenant ?

LE DEMANDEUR. - Je... je ne peux plus... c'est indépendant de ma volonté. Au début, j'ai forcé. Je le faisais encore parce qu'il fallait le faire... Puis, quand j'allais le faire... mon bras retombait dans le vide, je ne pourrai plus... C'est fini ! J'arrête !

LE PESEUR. - Et tu crois que notre société va continuer à te donner la becquée pendant que toi, toi, tu continueras à te poser des questions dans ta petite tête ? Pendant que Môssieur s'en ira « loin » ! Si tu persistes dans cette voie-là, moi, je peux t'assurer que nous t'enverrons plus loin, bien plus loin, que tes petites jambes ne pourront jamais le faire ! Tu as besoin d'un dessin ?

LE DEMANDEUR. - Donnez-moi un autre travail. Il reste bien autre chose à faire ?

LE PESEUR. - Non, dans ce pays, pour des gens comme toi, il ne reste plus que ça.

LE DEMANDEUR. - Plus que ça...

LE PESEUR. - Si tu ne reprends pas, on te laissera.

LE DEMANDEUR. - Mais c'est inhumain !

LE PESEUR. - Ce n'est pas moi qui fait les nouvelles lois.

Tu vas me raconter tes vacances. Tes vacances, ça m'intéresse. C'est vrai, ça, les gens nous parlent tout le temps de leur travail, de leur curriculum vitae, de leurs diplômes, de leurs formations, de leurs candidatures, leurs entretiens, leurs licenciements, leurs allocations, leurs aptitudes, leurs efforts... Si on soufflait un peu, hein, allez... Raconte-moi tes grandes et belles vacances...

LE DEMANDEUR. - Ça m'a pris comme ça...

LE PESEUR. - Ah ?

LE DEMANDEUR. - ...

LE PESEUR. - Et... ?

LE DEMANDEUR. - Et ?

LE PESEUR. - Ce qui s'est passé... pendant tes vacances... On n'a rien mis dans le dossier à ce sujet, faudrait peut-être l'ajouter.

LE DEMANDEUR. - Vous pensez que ça pourrait lui donner plus de poids ?

LE PESEUR. - Essayons pour voir...

LE DEMANDEUR. - Oui, ça m'a pris comme ça... Je... Je me suis promené le long de la plage... J'avais remonté le bas de mon pantalon, les vagues venaient me lécher les orteils, mes pieds laissaient des traces profondes dans le sable mouillé... Une petit brise... Les embruns... La chaleur... L'infini à perte de vue... Je ramassais les coquillages... vous savez, les coquillages... ces choses dures qui contenaient un être mou à l'intérieur... L'être mou...

LE PESEUR. - Le « mollusque », ça s'appelle comme ça, un « mollusque ».

LE DEMANDEUR. - L'être mou s'est décomposé depuis longtemps et la coquille dure est toujours là...

LE PESEUR. - Tant qu'on ne marche pas dessus.

LE DEMANDEUR. - La coquille dure est encore là... Je la mets dans ma poche... regardez... Je l'ai toujours...

LE PESEUR. - Ça n'est pas dans le dossier, ça, le coquillage ! Tu nous cachais des choses ! Donne-moi ça ! Donne ! Sabrina !

SABRINA. - Oui, monsieur !

LE PESEUR. - Allez me photocopier ce... ce coquillage...

SABRINA. - Bien monsieur ! Monsieur...

LE PESEUR. - Oui.

SABRINA. - Vanessa pensait que ce serait une bonne idée d'aller manger des moules chez Marcel ce midi plutôt que, comme d'habitude, manger chacun de son côté des sandwichs. Vous venez avec nous ?

LE PESEUR. - En voilà un bon projet qu'elle a là, Vanessa ! Rompons les habitudes !

LE CHOEUR. - Alors, on attache les pattes arrières du cochon qui n'a plus mangé depuis vingt-quatre heures pour que ses boyaux soient bien vides, on le tire avec une corde sur une poulie, on le pend la tête en bas. « Un petit cochon pendu au plafond Tirez-lui la queue, il pondra des oeufs combien en voulez-vous ? Trois ! Un, deux, trois. »

Et puis, on l'assomme.

LE PESEUR. - On devrait interdire à des gens comme toi les balades au bord de la mer. L'iode ne te convient pas. Continue...

SABRINA. - (horrifiée) Monsieur, monsieur... Je... J'ai... Le... le coquillage s'est écrasé sous le couvercle de la photocopieuse...

LE PESEUR. - (on sent la menace de son regard)

SABRINA. - J'ai essayé de reconstituer les morceaux et... et... voilà la photocopie.

LE PESEUR. - Ça va... ça va... Sabrina... Nous verrons ça plus tard...

SABRINA. - Je suis vraiment désolée, monsieur, pour votre coquillage.

LE PESEUR. - Je vous le disais, tant qu'on ne marche pas dessus...

LE DEMANDEUR. - Ça ne fait rien...

SABRINA. - Comment ça, ça ne fait rien... Un si beau coquillage...

LE DEMANDEUR. - (Il en sort un autre de sa poche).

LE PESEUR. - Continue... Sortez, Sabrina ! Allez jeter ça à la poubelle !

LE DEMANDEUR. - Depuis ces vacances, j'ai laissé sur la plage quelque chose qui devait être la coquille dans laquelle je vivais depuis si longtemps sans le savoir...

LE PESEUR. - Ça, tu vas me l'écrire, ça ! Ecris : « Je soussigné, « le demandeur », déclare être devenu un être mou, inapte à la tâche à la suite de trop longues

divagations sur les plages. Je m'engage à ne plus me promener les pieds nus, même dans l'herbe, ni sur aucune matière extérieure que ce soit, je m'engage également à éviter tous les endroits liquides avant d'avoir retrouvé un emploi convenable et avant révision de mon dossier par monsieur « le Peseur » ici présent. » Signature... Classeur !

Bon, il est midi... ça commence à gargouiller là-dedans... Tu seras convoqué dans deux mois pour que nous réévaluions tes efforts. D'ici là, plus de balades. Bon, c'est pas tout ça, y'a les moules qui nous attendent. Sabrina, Vanessa, on y va !

LE CHOEUR. - Jadis, le boucher était considéré comme un homme riche, violent, fauteur de trouble, ennemi des pauvres gens, proche du pouvoir. Comme il maniait le couteau et se couvrait de sang, il ne pouvait qu'être diabolique, considéré comme l'ennemi du peuple, le cauchemar des enfants.

Pour le boucher et le bourreau, un seul mot : « carniflex ».

LE PESEUR. - (au Demandeur qui ne dit rien) Je te trouve les traits un peu tirés aujourd'hui, tu n'as pas l'air d'aller très bien... C'est drôle... tu as l'air fatigué et pourtant tu ne fous rien de toute la journée. Regarde Vanessa, comme elle virevolte, une petite abeille, toujours à l'oeuvre. Tu connais le planning de Vanessa ? Levée aux aurores, le ménage, la lessive, les enfants à l'école, plus d'une heure de trajet en voiture dans les embouteillages, au bureau la première, les coups de téléphone, les

piles de dossiers urgents, les photocopies (non, ça c'est Sabrina... Sabrina est un peu « limitée », tu vois, on ne peut pas lui demander le même travail que Vanessa...et tu as bien vu que même avec les photocopies...), le petit café qu'elle m'apporte, la bonne humeur, le sourire, toujours bien sapée, bien coiffée, maquillée, avenante... avenante,

voilà le mot. Toi, avec ton visage pâle, tu serais plutôt un revenant ce matin...

Vanessa, elle pratique le multijobbing : travail au bureau, à la maison, elle donne des cours le soir, elle fait des sondages le week end, elle investit dans l'immobilier, chacun de ses oeufs dans un panier différent.

Vanessa, l'insécurité, elle ne sait pas ce que c'est, elle est la troisième petite cochonne, celle qui construit sa maison en dur. Toi,tu ne serais même pas foutu de construire une maison en paille, la paille tu dors dessus !

Tu veux qu'elle te le montre, Vanessa, son pouvoir d'achat ?

Bon ! Rien ne vaut un petit test pour se mettre en forme. Ce test

auquel nous allons te soumettre a été mis au point par Compétences Interaction, la célèbre boite du cabinet de gestion des ressources humaines, dirigée par le non moins célèbre manager Vomix Leurren. Nous allons évaluer tes compétences transversales, en dresser la cartographie.

Tu es un continent inconnu, le savais-tu ? Nous cherchons le moyen de le circonscrire, de nous y introduire, d'aller y puiser les richesses encore inconnues à ce jour et dont tu pourrais faire bénéficier tes camarades... celles que tu caches, là, tout au fond de ta forêt vierge...

Tu appuies ici si tu es « tout à fait contre » et là si tu es « tout à fait d'accord ». Comme tu pourras le constater, le bouton de droite est le plus usé. Capito ?

LE DEMANDEUR. - Je veux bien essayer...

LE PESEUR. - Je ne t'ai pas demandé si tu étais d'accord. Je t'ai demandé si tu avais compris.

LE DEMANDEUR. - Compris quoi ?

LE PESEUR. - Compris que si tu appuies ici tu es « tout à fait contre » et si tu appuies là tu es « tout à fait d'accord ». Ne cherche rien d'autre à comprendre mais constate simplement que le bouton de droite est le plus usé ce qui signifie que...

LE DEMANDEUR. - ...qu'il faudra bientôt le changer.

LE PESEUR. - ...que ce serait meilleur pour ta santé d'être plutôt d'accord !

Je te pose une question et tu me réponds là ou là ?

Je commence : « Je m'accommode facilement de l'opinion des autres », « Tout à fait contre » ou « tout à fait d'accord »

LE DEMANDEUR. - Ça dépend...

LE PESEUR. - « Tout à fait contre » ou « tout à fait d'accord » !

LE DEMANDEUR. - J'hésite...

LE PESEUR. - Là ou là ! C'est pas plus compliqué  que ça... Là ou là, surtout là !

LE DEMANDEUR. - Ben... là... oui, disons là... Voilà ! J'aurais bien appuyé là aussi mais bon... On n'a droit qu'à une fois ?

LE PESEUR. - Vanessa ! Vanessa !

VANESSA. - Oui, monsieur !

LE PESEUR. - Non, rien, Vanessa ! Quand je suis énervé, quand rien ne va, j'appelle « Vanessa ». Vanessa vient et alors tout va !

VANESSA. - C'est tout monsieur ?

LE PESEUR. - « C'est tout monsieur » et je dis alors « Vous pouvez disposer,

Vanessa ! » et Vanessa s'en va. Comme c'est simple... Venez, Vanessa, que je vous embrasse...

VANESSA. - Je peux...

LE PESEUR. - ... disposer, oui, vous pouvez, Vanessa... Vous avez tant de travail, n'est-ce pas...?

VANESSA. - Oui, monsieur, j'ai beaucoup de travail. Je n'arrête jamais. Ça vaut mieux que de n'avoir rien à faire, hein, monsieur ! Et puis, c'est bon pour la santé !

LE PESEUR. - On continue : « Je suis capable de revitaliser mes connaissances antérieures ». « Pour ou contre ».

LE DEMANDEUR. - Vous pouvez répéter la question ?

LE PESEUR. - C'est chômeur et en plus ça se permet encore de rêvasser ! « Je suis capable de revitaliser mes connaissances antérieures ». « Pour ou contre ».

LE DEMANDEUR. - Je n'ai pas bien compris la question... ?

LE PESEUR. - Je ne te demande pas de comprendre, je te demande de répondre, là !

LE DEMANDEUR. - Mais... Je ne sais pas faire ça comme ça...

LE PESEUR. - Vanessa ! Vanessa !

VANESSA. - Oui, monsieur ?

LE PESEUR. - « Oui, monsieur ? »Redites-moi encore « Oui, monsieur »...

VANESSA. - Oui, monsieur ?

LE PESEUR. - Encore une fois, Vanessa, encore une petite fois...

VANESSA. - Oui, oui, monsieur ? Monsieur ?

LE PESEUR. - Vous pouvez...

VANESSA. - ...disposer, monsieur ?

LE PESEUR. - Oui, c'est ça, « disposer, monsieur, oui, monsieur »... oui Vanessa !

LE PESEUR. - Reprenons : « Je suis satisfait de moi-même », « tout à fait contre » ou « tout a fait pour ».

LE DEMANDEUR. - Ben...

LE PESEUR. - Appuie !

LE DEMANDEUR. - Mais...

LE PESEUR. - Appuie !

LE DEMANDEUR. - Tout à l'heure, j'ai appuyé là. Maintenant, j'appuie là... comme çà elles seront à égalité pour s'user.

LE PESEUR. - « Le succès est le fruit d'un dur labeur, la chance y est pour peu », « tout à fait contre » ou « tout à fait pour » ?

LE DEMANDEUR. - Maintenant, ici !

LE PESEUR. - « J'aime participer à la construction d'un futur réellement novateur », « tout à fait contre » ou « tout à fait pour » ?

LE DEMANDEUR. - Là !

LE PESEUR. - « Je veux communiquer mon optimisme à autrui », « tout à fait pour » ou « tout à fait contre » ?

LE DEMANDEUR. - Ici !

LE PESEUR. - « Je prends beaucoup d'initiatives en groupe », « tout à fait pour » ou « tout à fait contre » ?

LE DEMANDEUR. - Mais... j'ai toujours travaillé seul...

LE PESEUR. - Vanes...

LE DEMANDEUR. - Là ! Là !

(S'ensuit un ballet rythmé par les questions et les pressions sur les boutons)

LE DEMANDEUR. - Je suis souvent d'accord avec ce que disent les autres / Je recherche de préférence des solutions créatives / J'aime coordonner les réunions /Je réinvestis l'information dans de nouveaux contextes / Je me donne des stratégies d'investigation / je juge de la validité de l'information à partir de critères / Je dégage des liens entre mes acquis et mes découvertes / Je ne me tourmente quasiment jamais et je regarde toujours vers l'avant / Le changement fréquent me motive /

Les gens sont souvent responsable de ce qui leur arrive / j'ai une préférence pour les missions qui font partie de ma spécialité / je ne me pose pas trop de

questions et je regarde vers l'avant / Le changement fréquent me motive / Je marque

du sceau du perfectionnisme chacune des tâches que j'entreprends / J'accorde beaucoup d'attention à la manière dont les autres réagissent aux propositions Je fais facilement des concessions / Lors de conflits, j'essaie le plus possible d'en trouver la

véritable cause / Je doute facilement de l'intention de supérieurs / A terme, les gens reçoivent le respect qu'ils méritent / Je m'oppose facilement aux autres...

LE CHOEUR. - Laisser hurler le porc, pendu, la tête en bas, le laisser se fatiguer de son cri, de sa peur, de sa colère (le sang lui descend dans la tête), lui laisser le temps d'oublier qu'il est un porc.

Pour que la viande soit plus tendre, certains feront une petite prière. Ils l'adresseront à Jésus qui, comme pour montrer l'exemple aux cochons, a été le premier à offrir son corps à la science cruelle de l'homme. Pensons aux petites rondelles de saucisson que nous laisserons bientôt religieusement fondre dans notre bouche avec un souvenir ému pour l'animal à la chair et au sang si généreux.

VANESSA. - 500 grammes, j'ai encore pris 500 grammes ! J'ai pourtant fait attention...

SABRINA. - (avec sadisme) T'as tout pesé ?

VANESSA. - Tout...

SABRINA. - Tout ?

VANESSA. - Oui... presque tout...

SABRINA. - Voilà !

VANESSA. - Quoi, voilà ?

SABRINA. - Manque d'auto-discipline.

VANESSA. - J'ai pourtant pas mangé gras, pas de pâtisseries, du light... même le savon... light...

SABRINA. - 500 grammes quand même...

VANESSA. - Et si elle était déréglée ?

SABRINA. - Tu sais bien qu'avec le Peseur en chef qu'on a c'est vraiment pas possible. Ceinture, ma vieille,ceinture.

VANESSA. - Je ne voudrais pas qu'on me le reproche ce week-end. La dernière fois, j'avais reçu un avertissement. Ils ont perforé ma carte.

SABRINA. - Tu as encore droit à deux perforations... Pas de quoi paniquer. Tu es parfaite, Vanessa. Moi, j'ai déjà été perforée deux fois... la troisième et... c'est la casse !

VANESSA. - Oui, je sais, ces team-buildings sont éprouvants. La dernière fois, on a fait de la communication non verbale. Moi, je préfère quand ça cause !

SABRINA. - Il paraît que c'est pour renforcer l'équipe. Nous serions plus performants ensuite...

VANESSA. - Ça c'est vrai ! Après ma première perforation j'en ai mis un coup, tu sais. C'était pas ces 500grammes de trop qui allaient me faire basculer. Et toi, tu as été perforée pour quoi ?

SABRINA. - Tu te souviens du jeu des aveugles ? Quand on devait être les yeux de l'autre et vice-versa ?

VANESSA. - Oui...

SABRINA. - Ils m'avaient mise avec Le Peseur. J'ai trébuché et je n'ai pas pu arrêter

sa course...

VANESSA. - Ah ! C'était ça la bosse du boss!

SABRINA. - Un arbre.

VANESSA. - Faut dire qu'on avait bien picolé la veille.

SABRINA. - Vous aviez bien picolé.

VANESSA. - Et la deuxième perfo ?

SABRINA. - Le détecteur de mensonge... Ils m'ont demandé si j'avais des enfants. J'ai répondu que non. Mais le détecteur disait oui. Je n'ai pas compris tout de suite. Puis, je me suis rappelé mon avortement quand j'avais 16 ans... Ils ont insisté... Je devais répondre jusqu'à ce que le détecteur repasse au vert. J'ai craqué. Je me suis enfuie en pleurant.

VANESSA. - Et, tu ne t'es pas expliquée ?

SABRINA. - Non.

VANESSA. - Dans le fond, je les comprends. Comment peut-on faire confiance dans une employée qui ment. Petit mensonge comme un oeuf peut devenir grand comme un boeuf. Dans ces cas là, il vaut mieux se soumettre, Sabrina.

SABRINA. - Qu'est-ce que tu entends par « se soumettre » ?

VANESSA. - Tu as déjà vu comment fait un chien pour se soumettre à un autre chien ? Il se met sur le dos et montre son ventre. Tu n'as pas voulu montrer ton ventre ce jour-là. Tu t'es enfuie. Tu ne t'es pas soumise. La prochaine fois, offre leur ton ventre.

LE CHOEUR. - Quand vous êtes prêts pour le Grand Silence... Alors, Action !

Sectionner la carotide du porc d'un seul coup bien net avec un couteau qui a déjà fait ses preuves sur d'autres bêtes, un couteau qui se souvient, qui connaît le chemin de l'artère. Le rituel du sacrifice obéit à une unité de temps et de lieu qui n'ont pas bougé d'un pouce depuis des temps immémoriaux. Prendre bien garde de ne pas se couper soi-même.

LE PESEUR. - Un scan cérébral déterminera si tu as du talent ou pas. Tu vas mettre ta tête là-dedans et on va bien voir si on peut encore faire quelque chose de toi.

LE DEMANDEUR. - C'est trop serré.

LE PESEUR. - Si j'étais à ta place, je ne ferai pas le malin.

LE DEMANDEUR. - C'est trop serré.

LE PESEUR. - (le met sur sa propre tête) C'est pas trop serré. Tu essaies de m'embobiner.

LE DEMANDEUR. - C'est pas ma pointure.

LE PESEUR. - Monsieur veut faire la grosse tête ! Dis tout de suite que moi, moi qui suis fontionnaire depuis plus de vingt ans, je suis trop étroit du ciboulot !

LE DEMANDEUR. - Je n'ai pas dit ça...

LE PESEUR. - Voilà ! Faut que ça soit serré pour mieux voir ce que tu as dans le crâne.

(La tête du demandeur est enserrée dans des courroies de cuir qui lui contiennent aussi la machoire et l'empêchent de parler)

Vanessa !

VANESSA. - Oui, monsieur... ?

LE PESEUR. - Vous savez, vous, comment on allume cet engin ?

VANESSA. - Pour le Scan cérébral, monsieur, ce serait mieux de demander à Sabrina. Elle l'a essayé sur elle-même hier.

LE PESEUR. - Sabrina ? Essayé ? Hier ? ! Sabrina !

SABRINA. - Oui, Monsieur...

LE PESEUR. - Voulez-vous bien vous occuper du Demandeur ?

SABRINA. - C'est que... Monsieur... Je ne suis pas certaine que ça fonctionne bien ce truc là...

LE PESEUR. - Vanessa me dit que vous l'avez essayé sur vous-même hier ?

SABRINA. - (Un regard vers Vanessa qui l'a trahie)

VANESSA. - Justement, monsieur, Sabrina pense que cette chose, ces résonnances magnétiques... l'ont un peu détraquée... Elle m'a dit qu'elle se sentait ... bizarre...

LE PESEUR. - Vous vous sentez bizarre, Sabrina ? Ça n'est pas possible ! Nous venons tout juste de l'acquérir. Selon le professeur Merdbeek, le talent de vendeur et

l'esprit de leader authentique peuvent être discernées simplement via ce scan mri fonctionnel.

Si vous vous sentez bizarre, Sabrina, cela n'a rien à voir avec cet engin !

VANESSA. - Je veux bien essayer monsieur... Je suis assez forte d'habitude à la maison pour décoder les modes d'emplois...

LE PESEUR. - Allez-y Vanessa.

Sabrina, je pense qu'il serait bon que vous profitiez de vos jours de récup pour vous reposer un peu...

SABRINA. - Oui, monsieur.

VANESSA. - Alors... le bouton « start »... C'est là... Oh ! Regardez ! Ça clignote de partout !

LE PESEUR. - Oui... Je vois... C'est normal, toutes ces couleurs dans son cerveau, toutes ces étincelles ?

VANESSA. - (elle lit) « Ce scan mri montre les parties actives du cerveau via une image tridimensionnelle sur un écran. Les parties du cerveau que le « demandeur » utilisera s’afficheront alors sur l’écran. La personne qui conduira l’analyse pourra voir si le candidat utilise les bonnes parties de son cerveau pour l’exécution de cette tâche. En d’autres mots: s’il a du talent ou pas... »

LE PESEUR. - Et ?

VANESSA. - « Le cerveau des fonctionnaires, par exemple, montre un mri assez uniforme, de couleur terne. On peut refaire un scan tous les 5 ans, les couleurs n'auront certainement pas changé. Le cerveau des secrétaires de sexe féminin se caractérise par des tons roses pouvant donner une image assez plaisante. Le cerveau des ouvriers, s'ils exercent un métier bruyant et lourd, montrera des circonvolutions noires et musclées. Le cerveau...

LE PESEUR. - Et , lui, Vanessa, il est quoi, lui ?

VANESSA. - Je vais regarder l'index à la fin du manuel. Attendez... « Aspects des mri : « ananas», « boutonneux», « caillouteux », « décati »,... » Je ne vois nulle part le mot « clignotant », ni « bariolé »...

LE PESEUR. - Vous avez regardé « étincelles » ?

VANESSA. - Je ne vois rien, monsieur... rien du tout...

SABRINA. - Monsieur, je peux vous suggérer quelque chose...

LE PESEUR. - Allez-y, Sabrina ?

SABRINA. - Il y a une petite rubrique, juste à la fin... avant l'index...

VANESSA. - Attends... J'y suis ! C'est bien la page des « exceptions » ?

SABRINA. - Oui... les exceptions...

LE CHOEUR. - Le saigneur est prêt, avec les femmes, pour récolter le sang qui coule à gros bouillons. Récolter le sang dans un grand seau métallique pour écouter la musique que fait le sang dans le métal. Plus le son du sang dans le seau sera grave, plus vous aurez une idée du bon boudin que ça donnera. Un cochon contient environ 6 à 8 litres de sang, seul les globules rouges précipités sont utilisés. Lors de la saignée agiter le sang afin de précipiter les globules rouges au fond du récipient, laisser refroidir. Avec un peu de pratique vous arriverez à obtenir un boudin tout à fait honnête.

Si vous le désirez, nous pouvons vous montrer la photo du cochon qui saigne.

LE PESEUR. - Alors ? Non seulement, vous collectionnez les coquillages mais en plus vous avez un cerveau non conforme ?

LE DEMANDEUR. - Un cerveau non conforme ?

LE PESEUR. - Nous avons trouvé, mes collègues et moi-même, à la rubrique « exceptions » que les cerveaux comme le vôtre, aussi colorés, aussi lumineux, ne peuvent appartenir qu'à des êtres inadaptés au travail au sens où nous entendons le mot travail aujourd'hui. Vous seriez incapable de respecter vos engagements auprès d'un patron, un patron tel que nous l'entendons aujourd'hui, de vous adapter à une équipe, une équipe telle que nous l'entendons aujourd'hui...

LE DEMANDEUR. - J'ai toujours travaillé seul.

LE PESEUR. - Vous voyez !

LE DEMANDEUR. - Tout le monde a toujours été satisfait de mes services. Je faisais ça proprement, sans laisser de trace. Jusqu'au jour où...

LE PESEUR. - Où... ?

LE DEMANDEUR. - ... Je n'ai pas pu...

LE PESEUR. - Après les... les grandes vacances ?

LE DEMANDEUR. - Quelque chose en moi s'est allumé.

LE PESEUR. - Regardez ce scan ! Regardez !

LE DEMANDEUR. - C'est fantastique !

LE CHOEUR. - Alors, on met le cochon dans un bac en bois où il y a de l'eau bouillante pour gratter les soies et l'épiderme, et pour nettoyer cette bête qui ne se plaît que dans l'ordure.

Alors, il faut enlever les ongles avec un crochet. Les ongles sont résistants. Il faudra tirer fort.

(Sabrina et le Demandeur sont seuls)

LE DEMANDEUR. - C'est fantastique...

SABRINA. - ... Fantastique... Je n'ai pas le droit de vous dire ça... Aujourd'hui Vanessa est en extérieur et le Peseur a sa réunion annuelle du Lottaryclub. Votre scan... est merveilleux, sensationnel, inouï, inespéré... M'autorisez-vous à en faire une copie couleur et à l'afficher dans ma chambre. Vous ne le répéterez pas !

LE DEMANDEUR. - Au moins, là, vous ne risquerez pas de m'écraser le cerveau comme une noix...en faisant la copie...

SABRINA. - Je suis vraiment désolée pour le coquillage.

LE DEMANDEUR. - Je suis désolant.

SABRINA. - Pourquoi dites-vous ça ? Vous savez que je n'avais jamais vu un tel scan. Votre cerveau, c'est Las Végas la nuit vu d'avion. C'est le feu d'artifice du 14 juillet ! C'est... Votre cerveau me plaît. C'est...

LE DEMANDEUR. - ... désolant...

SABRINA. - Vous ne croyez pas en vous ! C'est ça ! Vous vous sentez nul et vous ne voulez rien entendre même si votre scan est le plus étonnamment coloré qu'on ait pu voir depuis l'invention de cette machine.

LE DEMANDEUR. - Vous l'avez essayé... le scan !

SABRINA. - Je vais vous montrer quelque chose (elle va chercher quelque chose). Comparez. Le vôtre... Le mien... Le mien... Le vôtre...Et... quand on les superpose...

LE DEMANDEUR. - Les couleurs se complètent... ils sont...

SABRINA. - ...assortis... Nous avons des cerveaux complémentaires... Votre cerveau et le mien, c'est de la dynamite ! Nous avons une pensée créative, nos compétences,

nos techniques, nos processus de pensée pourraient briser les modèles. Nous sommes en mesure d'établir de nouvelles connexions dans notre cerveau.

LE DEMANDEUR. - Nos deux cerveaux sont LA révolution ?

SABRINA. - Oui, nous sommes, ensemble, LA révolution.

LE DEMANDEUR. - Et pourtant... vous êtes là... et moi je suis ici !

SABRINA. - C'était ça ou...

LE DEMANDEUR. - Ah ! ou...

SABRINA. - Faites attention au Peseur. S'il estime que vous ne faites pas le poids...

LE DEMANDEUR. - Il a vu les petites lumières de votre cerveau, le Peseur ?

SABRINA. - Sûrement pas ! Je suis la seule à savoir. Les cerveaux comme les nôtres ne sont pas en odeur de sainteté pour le moment... Mieux vaut ne pas faire trop de vagues.

LE DEMANDEUR. - Ah... des vagues... Je voudrais être la mer... ne rien savoir du vivant... charrier... charrier du sable, des coquillages, des étoiles de mer, des baleines en perdition, des naufragés, des containers, des cadavres d'hommes épuisés d'avoir nagé, être la mer qui suit le courant qui vient, la mer qui berce, la mer qui bouleverse, la mer qui se laisse caresser par le souffle du vent, emporter par les raz

de marées, et toujours revient, chez elle, à ce qu'elle est, sans avoir de choix à faire, sans devoir dire si elle est « tout à fait d'accord » ou « pas du tout d'accord », émue de rien, sans coeur, sans cerveau, se contentant de laisser le soleil se refléter à sa surface en des milliards de petits miroirs...

LE CHOEUR. - Alors, on peut ouvrir le ventre du cochon et le vider. Cela demande un certain tour de main. Les videurs de porc sont réputés dans certaines région, on se les dispute, c'est un honneur de les recevoir et de pouvoir être initiés à l'art de la découpe.

VANESSA (seule) : Quand je fais mon petit tour à midi, je garde la forme. Je me tiens droite, je regarde devant moi, je pense qu'un fil tire ma tête vers le ciel, je fais basculer mes épaules vers l'arrière et je les détends tout en bombant le torse. Je me relâche, je décontracte mes épaules et je secoue bras et poignets pour me débarrasser de toute tension, je courbe mes bras et je les balance de manière naturelle tout en essayant de ne pas dépasser la hauteur de ma poitrine, je marche d'un pas bref et rapide, plus je bouge, plus je fais fonctionner mon joli cœur et mes grosses artères, un rythme soutenu, mouvements du talon au bout des orteils, quand je marche, je pose le talon d'abord, je laisse ensuite la plante de mes jolis pieds se dérouler et je

prends appui sur mes orteils pour rebondir diminuant de la sorte les risques de lésions musculaires, lentement, prudemment, je suis réaliste.

LE CHOEUR. - Le boulot ne sera pas rigolo : il faudra laver l'intestin grêle qui pue comme vous n'en avez pas idée. Rien, ni à l'intérieur, ni à l'extérieur du cochon ne sentira jamais bon. Le cochon, pourtant est bon. Il est bon quand c'est l'homme, l'homme qui le transforme, l'homme qui le raisonne, l'homme qui intervient dans la nature sale du cochon.

L'homme et la nature morte du cochon rendent le cochon bon.

LE PESEUR. - Tout va comme vous voulez Sabrina ?

SABRINA. - (dont on sentira grandir la peur au fur et à mesure de l'avancement de la scène) Oui, monsieur. Vous... Vous n'êtes pas content de mon travail ?

LE PESEUR .- Je vous sens fatiguée, Sabrina ? N'auriez-vous pas besoin d'un peu de repos, d'apporter un peu de changement dans votre vie... Il n'y a pas de honte à ça, tout le monde à ses faiblesses.

SABRINA. - Non, je vous assure, monsieur, que tout va très, très, bien.

LE PESEUR. - Vous savez, quand j'avais votre âge, moi aussi je n'étais pas très sur de moi, pas bien dans ma peau. J'attendais toujours des autres qu'ils me disent ce qu'ils pensaient de moi. J'étais incapable de penser par moi-même. Vous devriez vous affranchir, Sabrina. Avez-vous un plan de carrière ? Une ambition particulière ? Voudriez-vous que je vous laisse un peu de temps pour suivre une formation ?

Je suis prêt à vous aider, si vous le désirez. Nous n'avons pas trop de travail aujourd'hui et je me disais que ce serait bien qu'on aie une petite conversation nous deux, une réunion informelle en quelque sorte. J'avoue que, souvent, vous n'êtes qu'une ombre qui vient et qui va d'un couloir à un autre couloir. Je suis très occupé et je n'ai pas assez de temps à vous accorder. Sincèrement, cela me fait de la peine. Nous pourrions former une petite famille, vous, moi et Vanessa...

Profitez-en, c'est le moment. Est-ce que quelque chose vous ferait plaisir ? Une amélioration de vos conditions de travail ? Une nouvelle chaise de bureau ? Une étagère supplémentaire ? Une autre marque de café dans la machine ?

SABRINA. - Je vous assure, monsieur, tout est parfait. Je ne vois pas ce qui...

LE PESEUR. - Vous vous entendez bien avec Vanessa ?

SABRINA. - Oui, monsieur, c'est une collègue parfaite.

LE PESEUR. - Une perle ! Je lui prédis un brillant avenir. D'ici quelques années, j'estime qu'elle pourrait briguer le titre de première femme de l'année. Je me suis d'ailleurs débrouillé pour qu'elle bénéficie très prochainement d'un bureau avec trois fenêtres et un canapé en cuir.

Votre fenêtre vous suffit-elle, Sabrina ?

SABRINA. - Ma... Ma... Ma fenêtre ? Je... Je ne me suis jamais posée la question, monsieur.

LE PESEUR. - Mais encore ?

SABRINA. - Elle est très bien ma fenêtre... Elle donne sur la cour... En face, je vois quelques voisins qui regardent la télévision. Souvent, ils sont seuls. Parfois vieux. Après quatre heures, il y a parfois quelques enfants... A part ça, je ne vois rien d'autre à en dire.

LE PESEUR. - Je pensais bien qu'une seule fenêtre vous suffirait. Une seule fenêtre et vous trouvez encore le moyen de rêvasser...

SABRINA. - Je ne...

LE PESEUR.- Vous arrive-t-il de vous ennuyer au bureau, Sabrina ?

SABRINA. - Impossible, monsieur : le travail !

LE PESEUR. - En avez-vous assez ?

SABRINA. - Oui, j'en ai assez...

LE PESEUR. - Assez de travail ?

SABRINA. - Mais, je fais toujours du mieux que je peux ce qu'on me dit de faire, monsieur.

LE PESEUR. - C'est peut-être ça qui ne va pas chez vous, ma petite Sabrina. Vous faites toujours ce que vous avez à faire, rien de moins, rien de plus, pas d'excès de zèle, aucune initiative... Tenez, l'autre jour, Vanessa a proposé qu'on procède à un nouveau tri des dossiers, avec des couleurs différentes selon les groupes d'âge, le sexe, la nationalité, les compétences, les perforations...

Son initiative a été très bénéfique pour la société, je dirais même salutaire, et nous nous y retrouvons mieux à présent, ne trouvez-vous pas, Sabrina ?

N'auriez-vous pas des propositions à nous faire, Sabrina, vous aussi ?

Dans la conjoncture actuelle, ça vaudrait mieux pour vous...

SABRINA. - Ça n'entre pas dans l'ordre de mes compétences, monsieur.

LE PESEUR. - Je le disais bien : une fenêtre ! Pas plus ! Je vous donne une semaine

pour faire votre auto-critique, pour estimer vous-même la qualité de votre travail. Un rapport en trois exemplaires.

SABRINA.- Et après... le rapport ?

LE PESEUR.- Nous statuerons sur votre cas, votre cas, ma pauvre Sabrina.

LE CHOEUR. - Le cochon bien propre et ouvert en deux est mis à "sécher" une nuit à l'air libre. C'est que la viande n'est pas encore « morte ». Le cochon étripé meurt avant sa viande. Le cochon doit mourir deux fois.

LE PESEUR (seul, se regarde dans un miroir, ballet, récite) :

Je suis un meneur charismatique. « Tu es un continent inconnu, le savais-tu ? »

Je dois transmettre des choses agréables. « A cinquante ans, tu es un homme fait !»

Je regarde les gens droit dans les yeux. « C'est drôle... Tu as l'air fatigué et pourtant tu ne fous rien de toute la journée... »

Je souris facilement et aux bons moments. « Tout va comme vous voulez Sabrina ? »

J'accentue ce que je dis par des gestes calmes et ouverts. « Tu peux la ranger toi-même dans le classeur... Oui... Oui... »

Mon attitude et mes gestes sont en accord avec ce que je dis. « Je ne t'ai pas demandé si tu étais d'accord ».

Lorsque j'écoute, mon visage est détendu et j'ai la tête un peu penchée. « Vous avez tant de travail, n'est-ce pas ? Vanessa ?»

J'acquiesce afin d'encourager l'autre à continuer de dire ce qu'il a à dire. « Tout le monde à ses faiblesses. »

Je suis les expressions de mon interlocuteur des yeux. « En avez-vous assez ? »

Je montre mon intérêt dans l'autre en me tournant vers lui et en me penchant un peu en avant.« Je suis prêt à vous aider, si vous le désirez »

Dans les couloirs, j'écoute les bruits, les bruits qui courent en secret et font les cent pas dans les couloirs, dans les couloirs...

LE CHOEUR. - Il en est du cochon, comme de certaines étoiles : elles brillent encore, vous enchantent lors d'une balade sous un ciel dégagé, et vous ne vous rendez pas compte que cet enchantement vous est donné par une étoile qui n'est plus depuis bien longtemps. Vous vous émerveillez, vous devenez amoureux, vous êtes séduits, vous vous laissez emporter par l'immensité sans savoir que ce qui vous

porte si haut est mort, à tout jamais, et ne concerne plus personne.

Ne reste que le goût de sa viande, sa lumière...

L'homme transforme, l'homme raisonne...

SABRINA. - Voici un questionnaire. Vous avez trente minutes pour répondre à toutes les questions. Ensuite, vous pourrez rentrer chez vous. Nous vous recontacterons dans la quinzaine pour une nouvelle entrevue.

(Elle se tord sous une douleur soudaine) Ah ! Excusez-moi, j'ai un peu mal au ventre...

LE DEMANDEUR. - Je peux faire quelque chose pour vous ?

SABRINA. - Non... non... ça va passer... ça finit toujours par passer...

LE DEMANDEUR. - Quelque chose qui ne va pas ?

SABRINA. - On pourrait appeler ça comme ça, oui...

LE DEMANDEUR. - C'est à cause des petites lumières dans votre cerveau ?

SABRINA. - Ce scan devait être dérèglé ! Tout est si gris à présent. Aïe !

LE DEMANDEUR. - Vous allez peut-être trouver ça déplacé, mais j'ai une main magique, vous savez. Si vous permettez, je vais la poser sur votre ventre...

SABRINA. - Votre main... ?

LE DEMANDEUR. - Oui, n'ayez pas peur, je ne vais pas vous manger.

SABRINA. - Au point où j'en suis... Pourquoi pas... Allez-y... Mon ventre est à vous.

LE DEMANDEUR. - Ça va ?

SABRINA. - C'est incroyable comme votre main est chaude...

LE DEMANDEUR. - C'est votre ventre qui est bien froid... Vous avez des ennuis en ce moment... ? Je vous sens tracassée...

SABRINA. - Je préfère que vous ne vous mêliez pas de ça. Votre main me fait du bien.

LE DEMANDEUR. - Une main innocente et magique ! Vous frissonnez... ?

SABRINA. - Ça doit être la clim ! Il fait gelant ici !

LE DEMANDEUR. - Ce serait si simple que je vous dise : venez, réchauffez-vous contre moi... Mais je suis timide... J'ai peur que vous n'y voyiez que de mauvaises intentions. Mes intentions sont honnêtes.

SABRINA. - Oui, je sais, au fond vous êtes quelqu'un de bon. Même si...

LE DEMANDEUR. - Vous avez lu mon dossier ? Vous savez...

SABRINA. - Oui... En d'autres temps un homme tel que vous n'aurait plus eu aucune chance de s'en sortir. Aujourd'hui, il se trouve que notre société ne recherche plus que ce type de « service ».

LE DEMANDEUR. - Tout ça c'est du passé. Je ne veux plus de ce genre de job. Depuis, il y a eu la mer...

Depuis la mer, mes bras sont devenus pieuvres. Ils veulent enlacer le monde. Et vous, aussi, j'aimerais vous enlacer, entrer dans vos petits oeilletons, assurer votre marche, épouser vos chaussures.

SABRINA. - Vous avez un grain, c'est certain.

LE DEMANDEUR. - de sable... un petit grain de sable... Sabrina ?

SABRINA. - Oui...

LE DEMANDEUR. - Vous aimez les pieuvres ?

SABRINA. - Je n'ai encore jamais eu l'honneur d'être présentée à l'un de ces animaux marins.

LE DEMANDEUR. - Et si nous osions... Sabrina... Si nous nous écoutions pour une fois. J'ai passé mon existence à contrôler mes gestes, à épier ceux des autres. J'étais précis, mes frappes étaient « chirurgicales ».

SABRINA. - Taisez-vous, vous me faites peur.

LE DEMANDEUR. - Excusez-moi, ça n'était vraiment pas ce que...

SABRINA. - Je sais... Je comprends... Nous sommes semblables... Même si je n'ai pas les même antécédents que vous. Si les chemins de la vie avaient été différents, peut-être que moi aussi...

LE DEMANDEUR. - Seriez-vous prête à franchir la ligne ?

SABRINA. - La ligne ?

LE DEMANDEUR. - Celle qui fait que je suis ici et que vous, vous êtes là...

SABRINA. - Qui vous dit que je ne l'ai pas déjà franchie ?

LE DEMANDEUR. - ?

SABRINA. - Ne cherchez pas à comprendre... Les pieuvres, vous me disiez ?

LE DEMANDEUR. - Oui... une pieuvre avec des tentacules chaudes, une pieuvre qui ne serre pas trop fort, qui réconforte, qui vous entoure, vous protège...

SABRINA. - Il ne vous reste plus que 20' pour répondre au questionnaire.

LE DEMANDEUR. - (Il le remplit en quelques minutes ) Tout à fait d'accord, tout à fait d'accord, tout à fait d'accord, tout à fait d'accord... Et voilà ! Peu importe les questions. L'essentiel c'est de répondre « tout à fait d'accord ».

SABRINA. - Oui, je suis d'accord... d'accord pour... la pieuvre...

(Il s'enroule autour d'elle. Chorégraphie avec des coquillages qu'il lui donnerait.)

LE CHOEUR. - Les hongreurs aussi sont honorés, eux qui pratiquent la castration de tous les animaux, mâles et femelles, destinés à l'engraissement. Les hongreurs sont aussi habilités à introduire dans les narines du cochon un clou ou un anneau pour l'empêcher de retourner la terre avec son groin fouisseur.

Aussi le cochon préfère la compagnie des femmes qui ne manient ni coutelas et ne tiennent aucunement à l'émasculer.

VANESSA. - Dans mon travail, je tente d'améliorer mes points faibles. Tout à fait d'accord.

Dans mon travail, je me fixe des objectifs stimulants. Tout à fait d'accord.

J'essaie de rendre mon travail aussi intéressant que possible. Tout à fait d'accord.

Quand cela s'avère nécessaire, je me consacre davantage à mon travail. Tout à fait d'accord.

Dans mon travail, j'essaie systématiquement d'apprendre de nouvelles choses. Tout à fait d'accord.

J'essaie de réfléchir à la manière dont, à l'avenir, je peux organiser mon travail du mieux que possible. Tout à fait d'accord.

Dans mon travail, je recherche les personnes auprès de qui je peux apprendre de nouvelles choses. Tout à fait d'accord.

Je veille à adapter mes connaissances et mes aptitudes en cas de changement dans mon travail. Tout à fait d'accord.

Quand la communication avec mes collègues ne passe pas bien, je m'en soucie. Tout à fait d'accord.

Quand un collègue fait un faux pas, je le relève. Tout à fait d'accord.

Plutôt que de rapporter, le couloir me sert d'exutoire. Tout à fait d'accord.

Mes mots peuvent être détournés en ma défaveur, je reste prudente. Tout à fait d'accord.

Au début de la journée de travail, j'ai de l'énergie à revendre. Tout à fait d'accord.

Pendant mon travail, je me sens en pleine forme. Tout à fait d'accord.

Au travail, je déborde d'énergie. Tout à fait d'accord.

Pendant la dernière partie de la journée de travail, je peux encore bien me concentrer. Tout à fait d'accord.

La dernière partie de la journée de travail passe à toute vitesse. Tout à fait d'accord.

En chemin vers mon domicile, je dispose encore de beaucoup d'énergie. Tout à fait d'accord.

Une fois chez moi, j'arrive à faire quelque chose de ma soirée. Tout à fait d'accord.

Après une journée de travail, j'entreprends encore toutes sortes d'activités. Tout à fait d'accord.

Pendant mes journées libres, ce qui me manque, c'est mon travail. Tout à fait d'accord.

Le dimanche est un jour de repos que j'utilise à bon escient. Je ne m'épuise pas dans randonnée ultra-sportive en vélo pour être en forme le lundi. Je privilégie un dîner

en famille ou encore un tête–à-tête avec un bon livre. Je me détends, je me repose pour être productive le lundi.

Après le repas du soir, je suis encore en pleine forme. Tout à fait d'accord.

La nuit, quand je rêve, c'est de mon travail. Tout à fait d'accord.

La nuit, quand je me réveille, je travaille, je travaille, je travaille encore, encore, encore, tout à fait d'accord, d'accord, d'accord !

Je veille à ce que mon patron voie que je travaille dur (regardez-moi, monsieur le Peseur !) et entende (entendez-le, Peseur !) quand j'ai accompli brillamment une tache difficile. D'accord, d'accord, d'accord... Patron, regardez-moi, entendez-moi... Je suis d'accord, d'accord, d'accord...

LE CHOEUR. - Le cri du cochon, vous ne vous en souviendrez plus. Le cri, vous l'avez raisonné, vous l'avez transformé. Le cri, vous le mangez.

LE PESEUR. - (avec Sabrina qui n'ouvrira pas la bouche) Je pense, Sabrina que nous aurions pu partager nos compétences. J'aurais été prêt à vous en convaincre lors d'une prochaine entrevue si vous vous étiez montrée à la hauteur de mes espérances.Votre comportement aurait pu motiver un changement de cap radical dans votre carrière.

Vous vous êtes arrêtée à une définition trop stricte du job pour lequel nous vous avons engagée ( à l'essai ). Vous ne nous avez pas montré ce que vous aviez dans le ventre et n'avez jamais osé prendre des initiatives même pour des tâches qui n'étaient pas directement sous votre responsabilité. Aucune auto-motivation,vous n'étiez pas proactive, aucune assertivité, pas une once d'agressivité. J'aurais aimé que vous dépassiez nos espérances, que vous mobilisiez toutes vos compétences, Sabrina.

Je vous ai bien observée tout au long de ces six mois. J'ai bien écouté vos intonations douteuses. Vous n'imaginez pas à quel point vous incarnez l'inconscient que vous essayez de nous masquer. Et je ne suis pas sans ignorer de quelles lumières votre cerveau est capable.

Ne me demandez pas comment je le sais !

Vous auriez pu devenir une battante, vous auriez pu nous montrer le leader qui sommeille en vous, si vous aviez voulu. Vous n'avez pas respecté la frontière qui sépare le fauteuil de votre bureau de la chaise des demandeurs. Pire, vous l'avez enjambée, vous êtes descendue de l'estrade, vous vous êtes assise sur la petite chaise

avec le demandeur. Ne me demandez pas comment je le sais ! Si vous aviez voulu, j'aurais pu devenir votre mentor, vous seriez venue me demander des conseils pour avancer dans votre travail. Et si vous n'aviez pas toutes les compétences requises, je

vous aurai offert la possibilité de les acquérir par des formations supplémentaires.

Tout le monde a des lacunes, Sabrina. Moi, comme les autres. Et je suis prêt à accepter la critique si elle me permet d'avancer. Vous n'êtes pas dans notre camp, Sabrina. Aussi, après cette troisième perforation, je me vois contraint d'appliquer le règlement à la lettre pour « actions incorrectes ». Vous savez ce que ça signifie.

Inutile d'aller dire au revoir à Vanessa, vous laissez toutes vos affaires ici. Vous n'en aurez plus besoin. Je suis très triste, Sabrina, de devoir vous quitter de cette façon. Je m'étais, en quelque sorte, un peu attaché à vous, à votre présence discrète... Nous espérons que la personne qui vous remplacera sera plus compréhensive, plus performante... Adieu, Sabrina. A dans une autre vie, peut-être...

(Il la rappelle)

Sabrina ! Si ça peut vous rassurer, vu la conjoncture actuelle, la crise et la pénurie de matière première, votre corps sera recyclé.

SABRINA. - Rien ne s'arrêtera donc jamais...

(Sabrina sort)

LE CHOEUR. - Ce soir-là, vous pouvez déjà ouvrir de bonnes bouteilles avec vos amis et fêter ça avec l'assurance d'avoir bien rempli votre journée, d'avoir accompli ce qui s'accomplit depuis toujours. Vous pouvez penser alors qu'à chaque repas, l'hiver sera plus doux, l'hiver sera plus gras. Vous pouvez vous adonner, ce soir-là à

des jeux, des danses, des farces, vous déguiser. Il est de bon ton d'accrocher la queue du cochon aux vêtements de vos amis, de les badigeonner de sang. Faites- vous des tours, racontez des cochonneries.

LE PESEUR. - Vanessa !

VANESSA. - Oui, monsieur ?

LE PESEUR. - Voulez-vous bien contacter le service de gestion des ressources humaines afin qu'ils organisent une journée d'entretiens de recrutement pour le nouveau poste à pourvoir ?

VANESSA. - Le nouveau poste, monsieur ?

LE PESEUR. - Sabrina.

VANESSA. - Sabrina... ? Ah ! Oui ! Sabrina... Je m'en occupe tout de suite, monsieur.

LE PESEUR. - Vous pouvez disposer, Vanessa.

VANESSA. - Oui, monsieur, je dispose, je dispose...

LE PESEUR. - Non, attendez ! Vanessa...

VANESSA. - Oui, monsieur ?

LE PESEUR. - J'aurais aimé qu'on parle un peu nous deux. Asseyez-vous un moment ici.

VANESSA. - Monsieur, c'est que je dois m'occuper des documents relatifs aux tâches en cours, ranger les dossiers clôturés dans l'armoire, réorganiser le planning, établir une nouvelle liste de « to do » afin de ne pas perdre de temps à essayer de me souvenir de ce que nous avons à faire, je dois ordonner les documents par ordre d’importance, des urgents au moins urgents, faire baisser la pile, je dois éviter les conversations inutiles et...

LE PESEUR. - ... Oui, je sais... Je vous apprécie beaucoup, Vanessa. Rassurez-vous, ce ne sera pas inutile... J'avais pensé que vous auriez pu m'accompagner au business lunch de demain.

VANESSA. - Oh, c'est bien aimable à vous, monsieur. Mais ne pensez-vous pas que ça pourrait alimenter les ragots dans les couloirs ?

LE PESEUR. - Je vous aime, Vanessa.

VANESSA. - Oh ! Monsieur ! Moi aussi, je vous aime ! Mais nous ne pouvons pas ! Ca risquerait de déstabiliser la structure hiérarchique et ça n'est pas vraiment dans la culture de notre entreprise.

LE PESEUR. - Au début, je vous considérais comme une relation amicale. J'ai laissé venir les choses... et...

VANESSA. - J'ai beaucoup d'admiration et de respect pour vous, monsieur. Je ne puis que vous conseiller de garder la tête froide. Pensez à ce que dirons les collègues et nos supérieurs.

LE PESEUR. - Nous sommes sur la même longueur d'ondes, Vanessa. Vous

devancez mes désirs. Je suis le premier à apprécier la qualité de votre proactivité.

Vous êtes une organisatrice née, vous présidez mon coeur à présent. Vous le mèneriez où bon vous semble s'il vous plaisait de...

VANESSA. - Avez-vous pensé à la pénibilité de nos relations par rapport à nos collègues si nous... ?

LE PESEUR. - Cela créerait à tout le moins la surprise, c'est un fait.

VANESSA. - A juste titre ! Certains pourraient penser que je vous aurais séduit pour effectuer en ma faveur une revalorisation barémique. Le porte-parolat du personnel pourait décider de se mettre en grève en front commun sectoriel...

LE PESEUR. - Tout à fait, vous avez tout à fait raison Vanessa. En tout état de cause, je vous aime tout de même.

VANESSA. - Moi aussi, monsieur, je vous aime. Mais ce serait considéré comme de la discrimination positive et risquerait de provoquer une crise grave du personnel.

LE PESEUR. - Ceci étant, je vous aime, j'aime la fonction que vous occupez dans mon coeur. Je vous désire, Vanessa.

VANESSA. - Dans ce cas de figure, nous pourrions peut-être envisager un transfert de compétences et nous mettre en réseau juste un moment sans que cela ne nuise au tissu social de notre unité de travail. Je pense qu'ensuite, sans imprévisibilité, nous pourrions rester bons camarades.

LE PESEUR. - On m'a dit que vous aviez votre brevet de secouriste reconnu par le SPF Emploi, Travail et Concertation sociale, Vanessa ?

VANESSA. - C'est exact, monsieur...

LE PESEUR. - Ranimez-moi, Vanessa ! C'est urgent !

VANESSA. - Ciseaux inoxydables, une cartouche de pansement stérile, ouate hydrophile comprimée, sparadrap adhésif, pansement monté aseptique, alcool iodé à 1 % , digluconate de chlorhexidine, épingles de sûreté inoxydables, garrot élastique (largeur 5 cm), canule de réanimation...

LE PESEUR. - Oh oui, oui, Vanessa ! Oui !

LE CHOEUR. - Il faut cuire la tête, les poumons et le coeur (du cochon) pendant 3 heures avec des poireaux, carottes, oignons... puis tout hacher. Saler, poivrer, mettre

le sang. On goûte, à cru, même si ça dégoûte. Quand on est un homme, on est prêt à faire des sacrifices comme de se mettre dans la bouche du sang de porc cru. Ceux qui n'ose pas se mettre du sang cru dans la bouche sont des lopettes qui ne valent pas tripette ! Vu !

LE PESEUR. - Je laisse mes collaborateurs décider eux-mêmes de la façon dont ils effectuent leur travail en interne, dans la mesure du possible, je suis ouvert aux propositions, j'encourage mes collaborateurs à assumer leurs responsabilités, je

montre que j'apprécie quand quelqu'un endosse une tâche, je suis positif vis-à-vis des échanges sociaux du travail d'équipe, je tiens mes collaborateurs informés pour ne pas les laisser dans l'incertitude démotivante, je tolère les erreurs de la part de personnes qui ne maîtrisent pas encore une tâche ou une fonction, je prends le temps de bavarder, je donne des objectifs et des défis concrets à mes collaborateurs,

j'encourage régulièrement mes collaborateurs, je tiens parole et je ne fais aucune promesse que je ne suis pas certain de pouvoir tenir, je défends mes collaborateurs lors d'un conflit, j'encourage à parler de ce qui les démotive et je les écoute attentivement, je ne place jamais mes collaborateurs face au mur afin qu'ils puissent avoir un horizon dégagé et qu'ils aient une impression d'espace, je surveille mon langage corporel, je ne crispe pas les lèvres tout en ouvrant les bras, je veille au confort thermique mes employés, la température des bureaux se situe entre 21 et 22°C, mes locaux sont bien ventilés, j'essaie d’avoir un taux d'humidité de l’air proche des 45%, la vitesse de l’air est comprise entre 0,05 m/s et 0,15 m/s au maximum, mes employés ne percevant pas les courants d’air, les fenêtres sont bien protégées en cas de soleil tapant, si mes employés travaillent plus dur, s'ils ont chaud, je veille à baisser la température de leur bureau, je prends garde de soigner

l’esthétique de leur environnement de travail avec des couleurs apaisantes avec des plantes, avec des fleurs, des fleurs de toutes les couleurs.

Je suis un leader depuis mon premier biberon.

LE CHOEUR. - Bref, quand le mélange est bon, on garnit les boyaux bien propres puis on fait cuire une heure tout gentiment dans l'eau bouillante et, si vous écoutez bien, vous pourrez entendre les dernières plaintes des microbes et des bactéries rendant l'âme.

VANESSA. - (au bureau, scène équivoque, elle fait sa gym, en commentant ses mouvements au Peseur qui la regarde)Pour l'office-training, je reste assise à l’avant de ma chaise avec les jambes légèrement écartées et tendues devant moi, j'incline le buste vers l’avant et je place mes avant-bras sur mes cuisses, j'étire mon dos en essayant d’aller avec ma tête le plus près possible du sol. Si je suis atteinte d'une petite somnolence dans le courant de l'après-midi, je stimule ma circulation sanguine : je tire mon genou vers moi et je fais un mouvement de va-et-vient avec ma jambe, je fais la même chose avec l’autre jambe maintenant, je commence par étirer mes mollets, puis mes cuisses, puis les muscles de mes fesses. Je rentre le ventre, dos bien droit, tire mes épaules vers l’arrière.

LE PESEUR. - Encore Vanessa, encore !

VANESSA. - Assise... les jambes légèrement écartées... un peu plus... j'incline le buste vers l'avant... A quatre pattes, le fessier dans le prolongement du dos, les cuisses parallèles, je fais un mouvement régulier du bassin, en avant, en arrière, en avant, en arrière...

LE PESEUR. - Oui, Vanessa, c'est ça, c'est ça... en avant, en arrière... Vanessa, tu seras élue « femme de l'année », je le sais, je le sens... Tu seras choisie à l’issue d’une sélection très sévère. On t'appréciera pour ton ouverture aux autres, tes capacités créatives, ton incroyable drive et ton optimisme, de même que pour l’excellent équilibre que tu auras manifesté entre travail et détente, toi qui n’hésite pas à monter au créneau quand il faut défendre tes idées et tes convictions.

A toi, la folle virée dans le désert, à bord de jeeps aux pneux dégonflés pour te procurer une meilleure adhérence sur le sable. Tu pourras même « skier » sur le sable, participer au petit concours de quad, récompensé par un verre de champagne et un méchoui arabe dans le désert.

Je t'imagine déjà dans ton uniforme beige, la peau bronzée, un peu de sueur te coulant au creux des seins...

Ah Vanessa ! Viens ! Viens !

Monte ! Monte, monte au créneau !

VANESSA. - Oh, monsieur le Peseur, oui... faisons... ensemble... un peu de relaxation active...

Ah ! Patron ! Vous entendez ?

LE PESEUR. - Entendre... ? Entendre quoi, ma belle ?

VANESSA. - Le travail, monsieur,... Le travail qui nous appelle...

LE PESEUR. - Oui, je l'entends aussi... mais tu sais que nous ne devons faire qu'une seule chose à la fois -ma petite chatte. Ce serait perdre un temps trop précieux (et perdre beaucoup trop d'argent) - mon minou-que de changer continuellement de tâches. Les dead line -petite sauvageonne- sont-elles respectées jusqu'à présent ? Les dead line ne sont pas là pour nous procurer trop de stress -tigresse en chaleur- les dead line sont là pour nous stimuler et non pas pour te rendre frigide -lionne en

rut ?

VANESSA. - Oui, monsieur -mon cochonnet en vadrouille- elles le sont toujours et il me reste assez de temps -mon gros porc salace- pour réfléchir à de nouveaux projets -ma bête en feu !

LE PESEUR. - Alors, Vanessa... ?

VANESSA. - Alors... C'est d'accord, monsieur, donnons-nous une dead line de 20 minutes !

Oh ! Monsieur ! Monsieur ! Pesez-moi ! Pesez-moi ! Pesez-moi !

Oh ! Quelle est cette grosse chose dure que je sens là... ?

LE PESEUR. - Mon agenda, Vanessa, mon agenda...

Ah ! Comme j'apprécie quand tu as le travail bien en main !

Ce sont les 20 minutes les plus belles de ma vie !

LE CHOEUR : Pour le jambon, on prend les cuisses du cochon, on sale avec du gros sel à pleines mains, jusqu'à ce qu'il sue et qu'il brille. Il faut frotter très fort partout. Puis il faut le mettre 21 jours dans le gros sel, dans une caisse en bois avec des trous dans le fond pour que le jus puisse couler.

SABRINA. - (elle parle au coquillage dans sa main) Tu m'as donné l'eau salée, le vent capable de faire avancer les plus lourds navires ou de les faire chavirer selon ses humeurs changeantes. Tu m'as couverte de la force de tes vagues.

Tu es vide, tu es mort, et je crois que tu donnes encore.

Toi, entends-tu ce que se disent les hommes ?

Comment cela passe-t-il au fond de ta coquille remplie d'air ?

As-tu gardé le souvenir de l'animal qui s'est fait dévorer par une mouette, par un

crabe ?

A-t-il crié sous les coups de bec, a-t-il senti l'étau des pinces ?

Qui sommes-nous pour croire encore que c'est la mer que tu nous fais entendre plutôt que le bruit blanc de notre silence insipide, vide...?

Il suffirait que je serre plus fort...

(Elle dépose un baiser) Continue... Donne-moi encore ce que tu donnes indifféremment à tous, toi, toi plus que les milliards d'autres.

(Elle pose sa bouche tout contre lui) Ecoute... Je vais bientôt partir... Essaie de ne pas tout oublier de moi. Donne à ma voix sa parole entière. Garde-la pour toi. Ne permet pas qu'ils l'enferment. Garde-là pour l'oreille qui la voudra bien, telle qu'elle est, telle que je suis, encore, un petit peu...

LE CHOEUR . - Il sera posé sur des tasseaux de bois, avec le côté qui a la peau dessous. Dessus, côté viande, on mettra du gros sel jusqu'à ce qu'on ne voie plus le jambon. La caisse sera mise dans un endroit frais.

LE PESEUR. - (avec le Demandeur qui ne dit rien) Nous sommes encore en démocratie, aussi c'est après nous être tous concertés, et après avoir partagé nos analyses à propos du diagnostic que nous avons établi à ton sujet que nous avons opté pour une ultime ouverture de notre part.

Comme tu vois, la balance pourrait pencher en ta faveur même si, comme tu peux le constater, ton dossier, bien que volumineux, ne pèse pas encore assez lourd. Vas-y ! Pèse-le toi-même ! Tu sais comment ça marche maintenant. Là ! C'est bien... Tu me le rends ? (Un lèger moment de tension où l'on croit que le demandeur va ouvrir le dossier pour le lire)

On dirait que tu commences à comprendre. C'est très bien. Mieux vaut ne pas être trop curieux...

Nous allons te laisser une opportunité, une seule. Et si ça se passe comme nous l'attendons, tu pourras te considérer comme casé, ton dossier sera lesté et tu feras le poids.

Je te remets déjà ta carte. Ne la perds pas. Tu es censé pouvoir la présenter lors de n'importe quel contrôle surprise. Trois perforations et c'est la casse !

Nous nous attendons tous à une participation active de ta part. La croissance et le développement durable de notre établissement est à ce prix quelqu'en soient les dégats collatéraux. Tu m'entends bien : quels qu'en soient les dégats collatéraux...

Voici le contrat. Ah non, j'oubliais ! Avant de signer le contrat, une toute petite formalité. Je dois d'abord vérifier si tu es en parfaite santé. Tu permets ? (Il lui tâte les couilles) Tout ça m'a l'air en ordre. Bon pour le service. Parfait ! Tu signes là, là et là !

Ce job est dans tes cordes, il te plaira. C'est un travail de proximité en quelque sorte... Grâce à tes interventions nous pourrons continuer à assurer la cohésion sociale de notre entreprise, atteindre une pleine croissance pour un changement positif et rentable.

Maintenant que tu fais partie de l'équipe, qu'est-ce que tu dirais d'aller manger un bout avec Vanessa et moi au resto du coin à la pause de midi ? Tu pourrais en profiter pour nous parler de tes projets d'avenir et ça ne ferait pas de mal à ta socialisation.

LE DEMANDEUR. - Sabrina ne vient pas manger avec nous ?

LE PESEUR. - (ne répond pas à la question) Et veille à ne pas laisser traîner des objets compromettants tels que... celui-ci (il sort un coquillage, le pose contre son oreille, puis le jette à terre et l'écrase du pied).

LE CHOEUR. - Regarder, regarder tous les jours le jambon, compléter le sel.

Regarder pendant 21 jours. Plus on le regarde plus le jambon sera bon.

VANESSA (Relooke le demandeur). - Avant d'effectuer ta première tâche pour notre service, ce qui te permettra d'appréhender le réel et d'arrêter de divaguer (je t'assure, ta situation sera plus durable si tu acceptes nos conditions), je vais procéder à un petit relooking. Regarde-toi un peu ! Regarde toi : tes cheveux sont en bataille (un peu de gel peut remédier à ça), ce piercing il vaudrait mieux l'oublier ! Hop ! La boucle d'oreille aussi ! Hop ! Ouvre la bouche ! Ouvre la bouche ! Là ! Oooohhhhh...Tes dents sont toutes jaunes ? Je vais commencer par te les brosser. Je te montre. Tu vas devoir le faire tous les jours.

Mets ta main sur la mienne, suis le mouvement. Là, de haut et bas et de bas en haut, devant, derrière, sur le côté... Tu prendras aussi un rendez-vous chez le dentiste pour les blanchir. Ici, on n'aime pas trop ça, les dents jaunes.

Et tes ongles, ohhhh, le cochon ! Comme ils sont mal entretenus ! Ah ! Il faut tout faire ici, dentiste, pédicure aussi. Montre-moi un peu ceux des pieds.

LE DEMANDEUR. - Mais je ne vais pas montrer mes pieds quand je...

VANESSA. - Tssss ! On se rebelle déjà ! Allez ! Montre-moi tes pieds... Ohhhh ! Quelles belles pommes de terres à travers les trous de tes chaussettes ! Je vais te donner une paire du patron, je pense que vous faites la même pointure. Mais tu ne te coupes jamais les ongles ! Ah là là là là ! Voilà ! Heureusement que tu as la chance de te faire relooker par une personne qui a suivi une formation à l'agence « modern and style ».

LE DEMANDEUR. - Aïe ! Vous coupez à côté !

VANESSA. - Faut souffrir pour être beau ! Là ! Demain, tu reviens avec une chemise propre et une cravate. Tu peux garder le gel, cadeau !

LE DEMANDEUR. - Vous croyez que... ?

VANESSA. - C'est incontournable. Nous accordons beaucoup d'importance à la dignité des personnes. Tu dois être fier de toi. Et la personne que tu vas ... doit aussi se sentir fière que ce soit par toi ! Toi qui lui souriras avec tes dents étincelantes, toi qui avancera vers elle tes mains impeccables aux ongles manucurés, les pieds dans des chaussettes immaculées, les chaussures bien cirées.

Encore autre chose, tiens ! Je fais cireuse de chaussures aussi ! (Elle lui cire les chaussures) Tu regardes, hein ! Après, tu devras le faire chaque matin avant de venir au boulot.

LE DEMANDEUR. - Et vous savez déjà qui je devrai... demain ?

VANESSA. - Ah ! Ça ! C'est une surprise, petit coquin ! Une fois cette mission accomplie, tu seras plus ou moins sur la bonne voie même s'il te restera encore du chemin à parcourir. Il est grand temps que tu prennes conscience des exigences du marché de l'emploi et de la planification des carrières des gens de ton âge qui n'ont que cette seule qualification.

LE DEMANDEUR. - C'est tout ce qui me reste... cette qualification...comme vous dites !

VANESSA. - Tu réfléchis trop. Ça n'est pas bon pour quelqu'un qui fait un métier tel que le tien. Les tests d'aptitude, d'intelligence et de personalité indiquent que tu es un Haut Potentiel. Utilise ton QI a des choses plus amusantes !

LE CHOEUR. - Le cochon est un animal qui ne sera jamais capable de tourner son regard vers le ciel. Sa constitution ne lui permet que de regarder le sol, la boue, la fiente, les immondices, la charogne.

LE DEMANDEUR. - Sabrina ?

SABRINA. - Je suis encore Sabrina. Vous allez prendre votre couteau et, avec vos belles mains blanches, vous tracerez une belle ligne sur mon nom pour l'effacer.

LE DEMANDEUR. - Ils ne peuvent pas me demander ça. Pas toi ! Toi, qui me vouvoie maintenant.

SABRINA. - Vos belles dents blanches, vos cheveux dociles, vos joues rasées de près, votre chemise blanche, votre cravate bien nouée par Vanessa, votre parfum discret, vos chaussures qui sentent encore le cirage, les poils de vos jambes lègers

comme des plumes après la douche de ce matin, vos cuisses fermes, vos fesses bien serrées... vos couilles bien dures !

LE DEMANDEUR. - Arrête Sabrina !

SABRINA. - Votre poitrine contre laquelle je me sentais en sécurité, votre cou qui appellait mes baisers, votre sexe qui...

LE DEMANDEUR. - Arrête ! Arrête !

SABRINA. - ... votre sexe qui m'a tant fait jouir quand vous étiez « tu » et que j'étais encore du bon côté... Tout en vous inspire le respect. C'est bien. Vous êtes du bon côté. Restez-y !

LE DEMANDEUR. - Sabrina, non, je ne peux pas ! Je laisse tout tomber. Je t'emmène.

SABRINA. - Et que pensez-vous qu'il va se passer une fois qu'on aura franchi cette porte ? Vous êtes nouveau, ici. Moi, je sais ce que ça veut dire. Je les ai vus, les autres. C'était aussi dans mes compétences, ça : le nettoyage, après... Il ne vous reste qu'une seule chance ! Allez-y !

LE DEMANDEUR. - Je ne peux pas, je ne peux pas...

SABRINA. - (Elle sort un coquillage de la poche du demandeur). Ecoutez... vous entendez la mer... la mer que vous aimez tant... (Elle le met dans sa bouche et le croque, puis, bouche ouverte, elle se place devant l'oreille du demandeur). Qu'entendez-vous à présent ?

LE DEMANDEUR. - Non... Non...

SABRINA. - Ma mort qui vous dit viens... Viens... Viens... Pourquoi rester vivante parmi des fantômes ? Peut-être la mort sera-t-elle plus vraie que tout ça ? Saviez- vous que selon la croyance des anciens égyptiens il suffirait que la balance entre l'intelligence et la vérité soit en équilibre dans la pesée de l’âme d’un défunt pour qu'Osiris déclare le mort digne de vivre à ses côtés. Mériterons-nous d'être à ses côtés, nous avons été à côté de nous-mêmes la vie durant ?

Mais qu'est-ce que l'âme ? Certains disent qu'elle pèserait 21 grammes. Ils ont découvert qu'une personne qui venait de mourir perdait 21 grammes. Ils appellent ça la substantialité de l'âme ? Mais voudriez-vous que votre âme rejoigne celle du Peseur ? L'âme du peseur est-elle plus lourde ? Pensez-vous qu'un tel homme puisse en avoir une ? Ne serions-nous pas plutôt de la « viande consciente », si peu consciente, de moins en moins consciente... ? Ne dirait-on pas que la conscience des hommes, née il y a à peine quelques millions d'années, est comme le soleil, à bout de course, proche de s'éteindre ?

J'ai confiance. Vous êtes un professionnel. Vous connaissez bien votre métier. Ce sera stylé. Je ne souffrirai pas longtemps. Ce sera propre.

LE DEMANDEUR. - Sabrina...

SABRINA. - Ils sont derrière la porte. Ils chronomètrent notre conversation. Si ça prend trop de temps, ton compte sera bon aussi. Fais-le ! Fais-le !

LE DEMANDEUR. - Tu m'as tutoyé... Tu m'as tutoyé...

SABRINA. - Embrasse-moi ! Embrasse-moi !

(Pendant qu'il l'embrasse, elle guide sa main avec le couteau, elle l'accompagne dans son mouvement pour la tuer)

LE DEMANDEUR. - Tu m'as tutoyé... tutoyé...

LE CHOEUR. - 21 jours plus tard, on sort le jambon du sel, on le rince au jet, on le sèche un peu avec un torchon, et on le frotte dans tous les coins avec du poivre pour empêcher les mouches de pondre dessus. On le met dans un sac à jambon, comme une moustiquaire. On le suspend dans un endroit aéré. On le laisse sécher pendant

un an au moins : plus le jambon attendra, meilleur il sera !

LE DEMANDEUR (seul, murmure doucement). - Je suis un professionnel. J'améliore la qualité et le degré d'achèvement de mon travail, précision et rigueur, je maîtrise les connaissances théoriques et pratiques nécessaires à l'exercice de mes fontions, j'exécute mes tâches dans les délais imposés. Je suis un professionnel.

On apprécie ma capacité à traiter les bénéficiaires et les membres de l'administration

avec considération et empathie. Je suis un professionnel.

On vante ma droiture, ma réserve, mon respect des reglementations, ma loyauté dans l'exercice de ma fonction. Je suis un professionnel.

On m'estime pour ma capacité à agir, dans la limite de mes prérogatives, à l'amélioration de l'accomplissement de ma fonction, à faire face à une situation imprévue. Je suis un professionnel.

On loue ma capacité à m'investir dans ma fonction, à maintenir mon niveau de performance, à mettre à niveau mes compétences. Je suis un professionnel.

On m'admire pour ma capacité à communiquer avec mes collègues et avec ma hiérarchie pour contribuer au maintien d'un environnement agréable... Je suis un professionnel.

Qualité du travail accompli, compétences, efficacité, civilité, déontologie, initiative, investissement professionnel, communication, gestion d'équipe, coordination des moyens humains, planification, organisation, direction, évaluation, encadrement, stimulation, soutien, partage du savoir, responsabilité, sécurité. Je suis un professionnel. Je suis un professionnel. Je suis un professionnel.

FIN (mais cela finira-t-il ?)

« Le porc est-il comme l'homme responsable de ses actes Est-il capable de comprendre ce qu'est le bien et le mal ? Et, au-delà du seul cas du porc, peut-on considérer tous les gros animaux domestiques comme des êtres moraux et perfectibles ? » Michel Pastoureau, « Une justice exemplaire : les procès intentés aux animaux », Cahiers du Léopard d'or, 2000

© Les Grands Lunaires, 2017