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L'en vert de nos corps

couverture en vert 

Pour le commander : L'Arbre de Diane 

4 eme vert

 

Préface : Vinciane Despret

Illustrations : Fabien Mérelle

Relecture : Sébatien Lezaca

Ecouter un extrait : https://soundcloud.com/sonalitte/christine-van-acker-len-vert-de-nos-corps

 

Recension de Véronique Bergen, dans le Carnet et les Instants, avril 2020 :

"Pour évoquer le monde végétal que le savoir dominant de l’Occident a ignoré pendant des siècles, Christine Van Acker a choisi de nouer deux registres, ceux de la poésie et de la science jusqu’à brouiller leurs frontières, montrant l’artificialité des découpes entre champs de connaissance. Livre-jardin, livre-forêt, rythmé par un essaim de citations qui pollinisent le texte, L’en vert de nos corps nous fait pénétrer dans les mélodies du végétal. Par les sens et les vertus de l’écoute, en collant l’oreille au tronc des grands silencieux, en prêtant attention aux fleurs, aux arbres, aux légumes, non pour ce qu’ils nous procurent comme bienfaits mais pour eux-mêmes.

La pensée de Christine Van Acker suit les mouvements du vol du bourdon, nous entraîne dans les récits de la toute-puissance de la chlorophylle (nous devrions « ne pas oublier notre allégeance à l’ensemble du monde végétal »), de la poussée hélicoïdale de la sève, de la théorie des signatures à la Renaissance avec Paracelse (la loi des plantes médicinales étant « le semblable soigne le semblable ») ou encore de l’horloge biologique des fleurs.

L’horloge de Flore, créée en 1905, nous informe que le pavot s’ouvre à six heures, le pissenlit à dix-sept heures, le nénuphar jaune à dix-neuf heures.

De la folie des herbicides, du glyphosate qui frappe ses voisins à l’observation des phénomènes naturels, de la perception de la sensibilité des arbres (Maeterlinck parlait de l’intelligence des fleurs) au désastre des « printemps silencieux » (Rachel Carson) qui affectent les arbres sensibles aux chants des oiseaux, de la découverte du phénomène de la timidité des cimes (les arbres maintenant une certaine distance entre leurs feuillages, leurs branchages supérieurs et leurs voisins) au mutualisme entre les arbres et les champignons, Christine Van Acker tisse des récits rhizomatiques, tout en immanence dès lors qu’ils ne surplombent jamais ce dont ils parlent.

Pourquoi l’Arche de Noé a-t-elle oublié les végétaux ?

Alors que se déroule la sixième extinction, dans le goulot de laquelle, nous serons tous précipités, dans quel bateau les Noé de notre époque pourraient-ils embarquer, sur quel mer conduiraient-ils les animaux — et les plantes, cette fois-ci — dont l’homme n’a pas contribué à l’éradication, vers où achemineraient-ils les arbres primaires encore debout, les semences anciennes non manipulées ? 

Les études des botanistes, des dendrologues, des naturalistes — Francis Hallé, Jacques Tassin, Peter Wollheben, Ernst Zürcher… —, des militants écologiques — Wangari Maathai, Rajendra Singh…—, les romans, les poèmes — Giono, Colette, Jaccottet, Bonnefoy, Ponge, Marie Gevers, Maeterlinck… — , les soins que Christine Van Acker apporte aux potagers, aux arbres, au travail de la terre rythment cet essai qui, davantage que lire la nature de l’intérieur, écoute ses bruissements, ses secrets, son intelligence. Car, lit-on le monde végétal avec les doigts, les yeux, l’ouïe, l’olfaction ? La nature est davantage qu’un livre. Elle n’a pas à être décryptée mais vécue, habitée avec respect.

L’Occident, la mondialisation se sont construits sur l’oubli de l’interdépendance entre les règnes. C’est cet oubli qui mène à la sixième extinction des espèces animales et végétales, à la crise environnementale, à la crise sanitaire induite par le coronavirus, covid-19. L’être humain n’existe que connecté à l’ensemble des formes du vivant. Préfacé magnifiquement par Vinciane Despret, L’en vert de nos corps plante des mots-graines qui ont la puissance de réactiver notre lien aux plantes, aux animaux, de nous ouvrir aux chants du vivant. Des liens que nous avons malmenés, fragilisant les écosystèmes, jusqu’à précipiter leur destruction sans retour. Des nouages,  une connectivité, une co-existence sans lesquels le cycle de l’humanité touchera à sa fin. Dans la guerre en cours entre ceux qui détruisent, polluent, dévastent et ceux qui plantent, réparent, sèment, L’en vert de nos corps est un livre-projectile mettant en œuvre la « guerilla gardening », la guérilla jardinière des  activistes environnementalistes lanceurs de bombes de graines. Deborah Bird Rose dans Le rêve du chien sauvage. Amour et extinction (Éd. Les Empêcheurs de penser en rond, trad. Fleur Courtois-l’Heureux, préface de Thom van Dooren et d’Isabelle Stengers) s’appuie sur la formule du biologiste Michael Soulé « les gens sauvent ce qu’ils aiment ». Aimera-t-on suffisamment les peuples autochtones, les migrants, les opprimés, les animaux sauvages, les arbres, les océans, les montagnes, les pôles Nord et Sud pour les sauver ?"    Véronique Bergen

 

Quelques extraits :

"𝐺𝑎𝑟𝑡𝑒𝑛, l'origine germanique de jardin, signifie 𝑒𝑛𝑐𝑙𝑜𝑠, un lieu préservé, un paradis d'où l'on tire le meilleur, fruits, légumes, arbres, fleurs art de vivre, et même la quintessence de nos pensées."

"Chemin en hélice de la sève aspirée par le haut, flux vital qui se trame derrière la rude écorce : dans les mots de l'arbre pulse une source vive dans laquelle j'aime plonger les mains, puis écrire. Les arbres ne se laissent pas habiter par ces mots savants à l'écriture sèche, plus minérale que végétale."

"L'arbre ne nous montre rien de ce qui l'anime intimement. Il ne possède nul organe vital à travers lequel nous pourrions le tuer d'un simple coup de couteau. Le transport de mon sang s'opère dans la nuit de mon corps comme celui de la sève dans le pommier qui me fait face quand j'écris. Mon sang, j'y songe seulement quand je me blesse ou lorsqu'il me coule entre les jambes. La soif de l'arbre, je la reconnais ; la mienne jamais ne s'étanche."

"L'une des racines de mon écriture, c'est ce désir de révéler ce que je crois voir et ce que je pense deviner."

"Dans un monde où chaque seconde doit être rentable, ce temps passé en compagnie d'une plante ordinaire, minutes étirées pour, en la dessinant d'un geste délié, saisir au mieux son essence, entrer dans la lenteur de ses mouvements imperceptibles, oublier un moment qui nous sommes et pour qui nous nous prenons, conjugue le scientifique avec le contemplatif, le poète, l'artiste."

"L'arbre ne nous montre que la moitié de son être. Le reste, aussi grand qui lui, ramifié, pivotant ou traçant, l'arrime à la terre et lui interdit de marcher. La seule danse qui lui est permise, le vent la lui offre. Je me souviens d'une tempête particulièrement dévastatrice où, avant de se retrouver couchés sur le sol, les sapins avaient été aspirés vers le ciel comme s'ils n'avaient été que de minces crayons d'écoliers. Au cœur de cette danse fatale, ont-ils eu, dans le bref moment d'apesanteur, et avec ce qui leur sert à percevoir, l'impression fugitive d'un moment d'évasion? Ont-ils eu, comme moi, lors de ce passage d'un continent à l'autre, le sentiment conjugué d'une libération et d'une déchirure pendant l'évulsion? Je m'étais déracinée volontairement. Ces gens, contraints à l'exil, où trouvent-ils de la place pour garder ce qui les rattache à leurs pays d'origine, là où ils ont grandi, là où ils ont fait leur premiers pas? S'ils n'en meurent pas, où pourront-ils ranger cette part d'eux-mêmes aussi grande qu'eux quand le partage d'une mince parcelle de notre terre leur est refusé? Comment font ces égarés sans cet organe nécessaire à leur épanouissement, ces arrachés auxquels nos dirigeants ne daignent pas offrir le réconfort d'un seul verre d'eau?"

"Mes racines s'enfoncent dans les profondeurs du monde, à travers l'argile sèche et la terre humide, à travers les veines de plomb, les veines d'argent.

Mon corps n'est plus qu'une fibre. Toutes les secousses se répercutent en moi, et le poids de la terre presse contre mes côtes."

Les vagues, Virginia Woolf

 

Retours des lecteurs :

Je suis contente d’avoir déjà largement profité de « L’en vert de nos corps », gonflé de beautés, de contemplation délicate, roborative, énergique,                                  d’apprentissages pour l’oeil, l’oreille, l’odorat et pour l’esprit : l’érudition légère, l’ironie qui se joue des ombres, l’art de la contemplation vive.                                       La préface de Vinciane est remarquable. Un bel objet, aussi, vraiment.

Caroline Lamarche

 

J'ai adoré. Je n'étais sans doute pas difficile à convaincre. Toutes les préoccupations présentes dans mon travail, sont dans cet ouvrage. 
J'ai beaucoup appris et sans nul doute grâce à ce fabuleux travail je vais pouvoir approfondir ma démarche. 
Faire en conscience ce que l'instinct me pousse à faire. Y être un peu présent c'est beaucoup.

Fabien Mérelle
 
Chère Christine ! Juste pour vous dire combien, depuis quelques soirs, votre écriture me fait vibrer de la racine des pieds au sommet du feuillage…                                                                                                            De quoi prendre une belle distance face à une actualité dévorante ! Merci pour cette écriture incroyable de richesses verbales et de finesse poétique.                                                                                                      Je nous revois au Botanique, lors de notre entrevue et imagine votre corps vibrant à l’appel silencieux des êtres vivants                                                                                                                                                                auxquels nous tournions le dos et dont vous connaissez sans doute les secrets. J’ignorais alors… Quel beau message de vie vous diffusez là !
Olivier B

 

"Il est de bon ton, aujourd’hui, de parler des arbres, de décrire leur ramure, d’évoquer les cycles de la chlorophylle ; voire  de parler aux arbres, de les embrasser, d’évoquer le jeu de la lumière dans leur feuillage, du vent dans leurs branches. Certains les embrassent pour capter un peu de leur puissante énergie. Christine Van Acker s’embarrasse d’une tout autre méthode, à la fois essentiellement scientifique et radicalement subjective : elle se fait arbre au sens ou Goethe se faisait, en le devenant, le chêne épanoui.

Le chêne est un arbre qui peut être fort beau ; mais quel concours de circonstances  favorables il faut pour que la nature réussisse à produire un chêne vraiment beau ! Si le chêne pousse dans un bois touffu, entouré de troncs puissants, toujours il tendra vers le haut, l’air libre et la lumière. Il ne poussera sur ses côtés que de faibles branches, peu nombreuses, et même celles-ci, avec les années deviendront rabougries, tomberont.

Et lorsque, finalement, il sentira que sa cime baigne dans le jour, il se calmera et commencera de s’épanouir en tous sens pour former sa couronne. Mais, à ce moment là, il a déjà franchi la moitié de sa vie : son mouvement de tant d’années vers le haut lui a ravi ses forces les plus saines, et maintenant son effort qui consiste à s’épanouir en largeur n’obtiendra pas un plein succès.

Au terme de sa croissance, il sera haut, fort, élancé, mais entre le tronc et la couronne, il manquera  les justes proportions qui seules pourraient le faire déclarer beau.

De même si le chêne croît en des lieux humides, marécageux, si le terrain est trop gras et qu’il y ait assez de place  alentour, le chêne poussera prématurément des branches et des rameaux en tous sens ; mais il lui manquera les forces nécessaires pour  contrarier et retarder sa croissance.

Si enfin le chêne croît au penchant d’un mont, dans un sol aride et rocheux, il apparaîtra, certes, extrêmement cornu et noueux mais il manquera de libre développement, de bonne heure il se rabougrira, languira à jamais et ne sera tel qu’on puisse dire de lui : cet arbre a quelque chose qui force l’admiration.

Un terrain sablonneux ou mélangé de sable où les racines trouvent à se déployer dans toutes les directions, semble lui être le plus favorable. Et puis le chêne veut avoir assez d’espace pour absorber en lui toute l’action d la lumière, du soleil de la pluie et du vent. Sil croît à l’abri du vent et des bourrasques, il cesse de prospérer ; mais une lutte séculaire avec les éléments ne fait que renforcer sa vigueur, en sorte que, parvenu au terme de son développement, son aspect nous remplit de surprise et d’admiration.

-Ne pourrait-on pas, dis-je, tirer de vos exemples une déduction et dire qu’un être est beau lorsqu’il atteint l’apogée de son développement naturel ?

-Fort bien, repartit Goethe, cependant il faudrait s’abord convenir ce qu’on entend par l’apogée du développement naturel… 

Mercredi 18 avril 1827 Conversations de Goethe avec Eckermann

Passer d’un règne à l’autre m’intimide.

Le transport de mon sang s’opère dans la nuit de mon corps comme celui de la sève qui circule dans le pommier qui me fait face quand j’écris.

Un arbre est pareil à celui dessiné  par Vésale

Il me plaît que l’arbre garde son mystère.

Ainsi s’exprime Christine Van Acker, la femme qui parle le langage  des arbres."

Marc.G

Très beau texte, Christine. Merci pour ce moment de pleine nature en cette période de confinement. A l’écoute, je te vois, de blanc drapée,

couronne de fleurs au front, évoluer entre les arbres, au bord d’une fontaine imaginaire, comptant déjà les pétales d’une saison qui s’ennuie.

J’en oublie que le soleil rage là-haut de briller pour l’absence, pour rien ou presque… s’il raisonnait en humain.

Pourtant sa rogne n’es pas perçue, et derrière ses moustaches de lumière, le sourire du vivre heureux encore n’a rien d’une grimace…

Oui, Christine, tu peux encore de cette manière forcer ma porte ou ma fenêtre. Je tendrai l’oreille et je soupirerai d’un nouveau bonheur d’air pur…                           

Jean-Luc G.

 

JE VOUS REGARDE PARTIR

 partirsoir je vous regardeUn article dans Le Carnet et les Instants 

 

L’écriture de « Je vous regarde partir » a commencé par une proposition d’écriture émanant d’Anne Leloup,

des éditions Esperluète, à destination des auteurs ayant publié chez elle, en vue d’une exposition à la galerie DS  (Bruxelles) :

« Là, d’où j’écris ».

La première chose qui m’était venue à l’esprit, c’était le souvenir de mon père qui m'apprenait à lire

quand j’avais cinq ans, lui qui n’était pas allé plus de trois ou quatre ans à l’école primaire, lui pour qui l’écriture était «utile »,

sans plus.

Assise sur ses genoux, docile, désireuse de savoir ce que cachaient ces signes mystérieux, je suivais le chemin de ses

larges doigts sur les lignes de la La petite chèvre turbulente.

Il dissipait, avec le dévoilement de ce premier livre, la brume qui me cachait l’autre sens des mots

quand ils sont fixés sur le papier. Il ouvrait les portes de mon émancipation.

Il me montrait le chemin de mes futures évasions.

Le bout de ton doigt

s’arrête à chaque mot

le découpe en quartiers

syllabes acides sur ma langue

lettres douces quand

par transparence

elles m’illuminent de l’intérieur

ta main sur ma main

tu me donnes la clé du verger

places pour moi l’escabelle

m’adresses au pommier

m’élèves

ne sais pas que tu me délivres

Mes parents étaient bateliers. Ils préféraient retarder le moment de la séparation.

À l’âge de 8 ans, restée sur le quai, je les ai regardés partir pour entrer à l’école.

Le fil de ce recueil était trouvé.

Depuis mon enfance, j'ai regardé mes parents partir.

Partir avec leur bateau.

S’écarter de mes aspirations personnelles.

Je me suis éloignée aussi, à cause du fossé qui peut se creuser entre deux cultures au sein d’une même famille.

Ils m’ont regardée partir.

Je les ai vu s'approcher de la mort, mourir, et partir encore.

Eux, et d’autres membres de ma famille.

Depuis, lorsque quelqu’un de proche s’en va, je pense que, peut-être, ce sera pour longtemps, ou qu’il ne reviendra pas.

Parce que, tous, nous nous regardons partir.

Photo de Geoffroy De Schutter en couverture.

Sur commande à  :http://maisondelapoesie.com/index.php?page=contact

Ou : distribution@maison de la poésie.com

Ou (pour la Belgique) : https://www.moliere.com/fr/catalogsearch/result/?q=van+acker

Disponible dans certaines librairies (dont Maelstroëm, à Bruxelles, place Jourdan), et à la librairie du Centre Wallonie-Bruxelles, à Paris.

L'article du Carnet et des Instants (juin 2019) :

On le sait, les femmes écrivains accordent une attention éminente à la relation entre l’enfant qu’elles furent et leurs parents, leur mère en particulier. Cette remémoration peut prendre diverses tournures, généralement plus proches de la récrimination que de l’idéalisation. Christine Van Acker, quant à elle, adopte une position tout en nuances, combinant le reproche et la tendresse, l’apitoiement et la perplexité, la souffrance et la joie de vivre. Plutôt que la formule du récit, elle a choisi celle du recueil de poèmes, plus libre, plus fragmentaire, non sans analogies avec le journal intime – un journal inspiré en l’occurrence non par les faits actuels, mais par le souvenir des faits passés, de l’enfance de l’héroïne à la mort de ses parents. Je vous regarde partir, toutefois, présente une structure non pas diariste mais ternaire et dyschronique. En effet, jusqu’à la p. 17, les poèmes évoquent le grand Départ et le deuil qui s’ensuit. Des pages 18 à 40, on assiste à un retour en arrière vers l’époque de l’enfance. La dernière partie, enfin, cible la période du vieillissement et de l’agonie. Cette tripartition non linéaire montre clairement que, en matière de questionnement autobiographique, la recherche du sens est de nature foncièrement rétrospective : c’est après-coup seulement que, l’irrémédiable étant advenu, le sujet peut procéder à une tentative de bilan mémoriel et affectif, où la vie cède le pas au vécu. « Vous emporterez avec vous / ce qui nous regarde / et ne vous appartenait pas ».

La mère, au fil des poèmes, apparait une femme modeste, confinée aux tâches ménagères, à la répétition quotidienne des mêmes gestes. Elle est surtout une infirme de la parole et de l’écrit : « tu signes d’une croix », « ta bouche écorche les mots ». Ainsi se rattache-t-elle à toute une lignée, avec cette grand-mère qui « patoisait en toutes langues » et « qu’on disait idiote / faute de belle parlotte », cette arrière-grand-mère prénommée Lorenza, toutes ces « femmes de petits intérieurs » qui composent un matriarcat aussi discret que fort, une communauté que marquent comme autant d’emblèmes la préparation des repas, le nettoyage, l’insistance sur les linges et les étoffes : serviette hygiénique, tablier, torchon, chiffon, tricot, pattemouille, mouchoir, drap, linceul.

S’il n’est pas davantage éloquent, le père guide sa fillette dans l’art magique de la lecture, qui ne tarde pas à la passionner. C’est ainsi que, peu à peu, l’écart se creuse entre l’enfant qui conquiert le langage verbal et des géniteurs qui le maitrisent mal, de sorte que s’accumulent les non-dits, épinglés dans le refrain maternel « il ne faut pas parler de ça » ou dans les vers « je vous regarde marcher / les débris de mon enfance / un gravier / vous ferait le même effet ». Le motif de la parole parentale défaillante imprègne le recueil tout entier, source de frustration et de reproche, mais sans aller jusqu’au vindicatif : le style est plutôt aigre-doux, jamais acerbe, évitant avec soin d’appuyer trop sur les points sensibles.

Devenue adulte, l’héroïne devenue écrivaine assiste à l’inexorable vieillissement de ses deux parents. « Combien de journées / vous reste-t-il / les mains sur la rampe / en descentes prudentes / en lentes remontées ? » Mais là ne s’arrête pas le travail mental de l’accompagnement filial. « Nous vous retenons / sans savoir pourquoi », « nous en voulons plus / de vous / de notre secret / caché au fond de vos reins ». De ceux qui vont bientôt mourir, le « je » s’obstine donc à espérer quelque révélation – sur le sens qu’ils donnent à leur vie finissante, et surtout au fait d’avoir donné la vie. Mais elle sait que cet espoir est vain, qu’ils ne sont pas à même de prononcer de telles paroles. Dès lors, il ne resterait plus qu’à faire preuve de fatalisme, accepter de vivre définitivement dans le manque : « je vous laisse partir / à la pointe de votre disparition ». Mais l’auteure ne veut pas se contenter de cette belle sérénité. En témoigne cette banane dont le vieux père abandonne la pelure, après quoi « en bonne forme, nous pouvons alors assister à l’enterrement de ce qui reste de ma mère ». Quant à sa mort à lui, elle est tournée en dérision par le truchement d’une comptine : « à dada / mon papa / il est tombé dans le fossé / mort et enterré ». Bref, les propos tenus dans ces pages sont profondément ambivalents, combinant la tendresse et la rancune, laissant béantes maintes questions névralgiques. « Avec moi / elles laissent naître l’enfant » conclut la dernière page, répondant à l’épigraphe initiale : « naître, qu’est-ce ?  – Échouer sur un bas-fond » (Marina Tsvetaïeva).

Daniel Laroche

Les avis des lecteurs :

J’ai lu Je vous regarde partir cet après-midi. Très très beau texte, très émouvant. C’est beau, cette inscription dans la chaîne de celles qui nous ont précédé. C’est beau ce regard sur leurs vies petites. Tu rends avec beaucoup de justesse
cette atmosphère des maisons et des univers modestes, que j’ai connus moi aussi
chez mes grands-parents ou chez des tantes, ces vies à frotter leur intérieur
(ma mère disait « quand on est propre sur soi, on est propre à l’intérieur" ...
et moi, elle me trouvait sale...). Une belle langue aussi, qui dit les choses en silence comme le silence de ces univers
où on entend juste le tic-tac de l’horloge. Bref, un beau livre de femme, un bel hommage aux mères! Véronique.D

'poésie' 'famille' 'mort'

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