


Sarah Béharelle, dans Le Carnet et les Instants, le 3 juin 2026 :
"Il est de ces voix littéraires belges discrètes mais profondément singulières, dont l’écriture ne cherche pas l’impression mais la création d’une présence. Celle de Christine Van Acker compte parmi celles-ci. Poétesse, romancière, nouvelliste, dramaturge et créatrice radiophonique, cette autrice construit depuis près de vingt ans une œuvre mouvante, sensible et traversée par une même obsession : saisir ce qui façonne les êtres, ce qui les enferme, et ce qui leur permet parfois de s’échapper. Avec Moi, la poésie, je suis pas trop pour, publié chez Esperluète éditions, Van Acker poursuit son travail autobiographique et mémoriel. Le texte revient sur ses origines sociales et familiales, plonge dans les tréfonds paternels, opère par paliers, de sécurité et de désaturation, pour redonner souffle au présent sédimenté des alluvions de passés étouffés.
J’accepte d’abandonner les rayons du soleil ; je m’en vais descendre l’arbre généalogique, avec prudence, branche après branche. J’embrasserai en étrangère un tronc aux airs familiers. Je fouirai l’humus, je m’enfoncerai jusqu’à l’obscurité des racines. Mais, avant de pénétrer les secrets, je me promets de conserver les quelques lueurs aperçues à travers la canopée.
L’ouvrage explore la filiation, la transmission, le tarissement affectif, ces « traces sombres » qui collent aux basques et qui ont le pouvoir de « tirer par les pieds », il prend les existences invisibles pour aiguillon et navigue au gré des déplacements intérieurs. Il raconte l’enfance sur une péniche, le travail manuel, la solitude, le rapport aux livres et au langage et s’adresse dans un « tu qui s’impose à présent » au père. Cette figure dont suinte une noirceur secrète, dont le labeur était moteur, dont les mains ont, tant et tant de fois, manœuvré pour amarrer, étaler cordages, peindre et rafistoler pour endiguer l’usure du temps. Ce père, central dans le questionnement de l’autrice sur la manière d’habiter le monde, ancré dans le registre du concret, et fermé à l’imagination, la fiction, la contemplation, coupé de tout recours à un supplément de sens ou d’horizon.
Les divagations des auteurs, tu n’en voulais pas. Tu ne souffrais pas qu’hier soit révolu à tout jamais, le présent te lâchait, et te fâchait. Tu t’entêtais, la tête sur tes larges épaules, les mains disponibles à l’ouvrage. Inflexible, tu ne ferais pas sauter le verrou, tu ne sortirais pas de l’enclos de tes certitudes. La boîte de Pandore, dans laquelle tu emprisonnais la multiplicité de ceux que tu aurais pu être, resterait close.
Une délicatesse rugueuse traverse le récit. Une langue sobre, dépouillée, fait surgir la poésie des silences familiaux, des détails du quotidien, des maladresses affectives. La narration, depuis une plongée dans les abysses généalogiques jusqu’au « tu » au père, sonde les failles, fend les flots des non-dits, hisse les sensations pour habiter d’autres rives et s’ancre dans le sensible de ces vies discrètes, ces petits riens – une posture, une manière de parler, un silence – qui témoignent d’un monde, des distances, des blessures. Les phrases avancent souvent par rythmes, par reprises, variations discrètes, et les respirations, les images courtes, les glissements de mémoire éclusent une voix narrative, presque intérieure, à la musique basse, fragile, très incarnée, qui parcourt sa propre Odyssée.
Si je dois, épisodiquement, revenir sur ce milieu de mes origines, c’est que mon Odyssée ne semble pas terminée. Ithaque m’attend encore à l’horizon. Cette péniche n’était-elle pas notre peau de bois et de métal, à vous et à moi, à tes parents avant nous, notre peau et notre hameau, comme le sont les villages sur la terre ferme ? Ils habillent les natifs de leurs fontaines, de leurs blocs jurassiques, de leurs tuiles de schiste, de leurs murets en pierre sèche. Je pensais, après avoir secoué mon échine comme un chien mouillé, m’être libérée du peuple de l’eau, mes pieds définitivement sur la terre ferme. Ce n’était qu’une île, et ses ensorcellements. Argos m’attend, il n’est pas pressé de mourir.
Moi, la poésie, je suis pas trop pour, des lettres au père, du littéraire pour penser la distance qui sépare nos héritages, un retour au phare à la lumière des étincelles de vie d’un présent habité.
Un article, dans Viduite :
"La mémoire fluviale des bateliers, la rude vie d’un père dans les traumas dont il hérite, dans une remontée vers sa mort, vers les souvenirs de sa fille qui évoque l’âpreté de sa présence, l’émotion face à tout ce qui, avec lui, s’en va. Dans une langue sensible, attentive à ses échos contemporains (transfuge de classe et psycho-généalogie), Christine Van Acker évoque justement les incompréhensions et les déterminismes et les effacées humilités et les oppressions reproduites par obsessions de la matérialité du travail, par son exigence de rester en mouvement, dans la co-dépendance des liens familiaux. Malgré son titre, Moi, la poésie, je suis pas trop pour est portrait d’un temps aboli, de la manière dont l’autrice se détermine tout contre.
Après Le peuple d’ici bas, on retrouve l’attention de Christine Van Acker pour cette vie ouvrière, pour sa décence commune dont l’évocation, forcément, se fera contrastée. Une question de langue presque autant que de conception du monde ou de ce que l’on décide, croit-on, d’en raconter. Parfois, il faut aller au plus simple : l’écriture de l’autrice nous a touché. Le reste… On commence par la recherche d’un point d’accroche. « Enfin, dans cette famille lisse, la trace d’un dérapage. Une trace ça ne s’efface pas. Une trace ça continue à érafler les générations suivantes. » En écho à Camille de Toledo, le récit autobiographique trouve dans une forme de psycho-généalogie, les traumas cachés dont on hérite serait une explication à nous souffrances littéralement héréditaires, une relance. « Or, de génération en génération, la croûte des hontes familiales se lézarde dans l’ombre complice du silence, et, sans savoir d’où cela nous vient, un insondable mal-être se permet de venir suppurer jusqu’au sein de nos enfants. » On s’astreint à vouloir en douter, à croire qu’autrement on peut continuer à s’inventer, à hériter de nos spectres. On le disait, Catherine Van Acker le dit bien joliment : « Des événements du passé invoquent notre présent. Étouffés par le silence, ils demandent l’assistance de notre respiration. Ils entrent dans la parole dans l’attente d’une réparation. » On est sensible à la rythmique de cette déclaration d’intention. Un grand-père est dégradé pour une obscure histoire d’uniforme : bataillon disciplinaire. En cherchant bien, chaque famille a une honte planquée sous le tapis, des non-dits dont le poids se transmet, se transforme en peur. Moi, la poésie, je suis pas trop pour cerne bien alors la dureté taiseuse d’une éducation, sa passive reproduction du « c’est comme ça ». Personne ne guérit des brimades de l’enfance, le père de l’autrice montre sa colère dès qu’il parle de son propre père. « Quand nos parents nous confient de tels souvenirs, est-ce pour les aider à en démêler le sens ? » On sent un apaisement espéré, une volonté de dire, de départager pour ne pas s’enfermer dans le ressentiment, dans l’accusation. Compréhension, émancipation : on ne parle que de ce dont on se croit séparer, qui bien sûr alors revient. « Non, je ne me reconnais pas vôtre, je suis autre. »
L’exil par l’avancement social, le moment historique où en masse on s’est défait des traditions et de leur oppression. La seule manière, qui sait, d’en témoigner. Ayant écrit plusieurs livres sur le sujet, sans nostalgie, en connaissance de cause, Christine Van Acker fait entendre les conditions de vie des bateliers. Un monde enfui, exotique vu d’ici dans son autre façon d’être, en partance, dans une sorte de liberté qui sous la tâche ploie. « La geste d’une famille tient de l’infime, elle surgit de l’ordinaire, elle s’orne de vétilles que nous négligeons en société, insignifiances nichées au cœur de l’intime, qui, viendront peut-être respirer à la surface de lors de nos derniers instants de vies ! » Le père, immobilisé, ne cesse de tout repeindre comme si encore il était sur sa péniche, il chronomètre tout, reste désespérément attaché à la matérialité de son quotidien. Humblement, une existence surgit. Des gestes et des méprises, une forme d’incompréhension et surtout, pour l’autrice, de se voir attacher à cette soumission familiale. La piété, prendre soin de ses parents, entendre à nouveau leur domination. On retrouve les blessures, la nécessité de les dire, de trouver une langue pour les cerner. Sous l’ombre tutélaire d’Annie Ernaux, le récit est sans doute surtout apologie de la poésie, de sa respiration, de ses éphémères sutures. « Pourquoi cette dimension augmentée de notre présence au monde t’était-elle refusée ? Qui en avait verrouillé l’accès ? » Une question fort heureusement sans unilatérale réponse puisqu’il ne saurait s’agir seulement d’une conséquence du silence, d’une éducation. Laisser ouverte la possibilité de s’en émanciper, de comprendre ce qui se transmet pour mieux s’en écarter. Pour accéder à cette dimension augmentée de notre présence au monde, Christine Van Acker parvient à faire jouer le concret de l’émotion, celle d’une perte de ce que l’on ne sait regretter, l’attachement à ce qui nous déchire. Une vraie et juste évocation, un discret détachement, enfin qui sait."
Avis des lecteurs et des lectrices :
- J'ai avancé dans "Moi la poésie, je suis pas trop pour" , médusée, fascinée, comme lors de ma première découverte, mais bien plus ravie... Fluide et un ton. Un ton personnel, de bout en bout ! (...) Tu parviens à donner une profondeur à ce père en nous dépeignant son quotidien. Mais aussi ses goûts- et surtout ses dégoûts-, ses avis, sa vision de la vie...et ce, notamment, par le biais de ses paroles. Un chemin-monologue de lieux communs rejetant le monde autre que le sien... ! Et dans ce portrait concret et sensible, la présence du "je" de la narratrice est omniprésente, sans jamais peser. Humour, causticité, évasement vers de fines références qui mettent deux temps et deux sociétés en présence -celle, contemporaine de la narratrice et celle du père, figé-, et des valeurs opposées.Temps figé du père qui n’a pas de Smartphone, etc, mis en évidence dans une page qui décompose habilement notre temps contemporain par l’énumération en négatif de toutes ses tâches numériques et autres.Temps figé, et temps obsessionnel rythmé par les aiguilles des horloges.Le texte me fait ressentir l'impact de ce père sur la narratrice et s'il est question de la "noirceur , (belle métaphore signifiante que cet « astre ténébreux ») le père n'est jamais jugé. Cette "noirceur" est constatée tout simplement, sans qu'il n'y ait de jugement vis-à-vis de sa personne. Pas de ressentiment ni rancune. Je dirais même : de la tendresse. Cette tendresse, elle est là, dans l’observation pointue de tout ce qui compose la vie du père. Un relevé époustouflant issu d’un regard attentif, le tien, rendu par des mots précis, concrets, de toutes ces « insignifiances », ces ténuités d’une vie, ce tissu qui, au-delà même du père, nous fait connaître et comprendre une époque et ses valeurs, intriquant l’intime et le sociologique. Et nous le fait comprendre, lui. Lui qui, comme nombre de ses pairs probablement n’a pas eu le choix » car « vivre, c’était travailler ». Comprendre quelqu’un, c’est déjà l’aimer. Même si le cœur de ce père est entouré d’un « solide durillon », il est rendu, au travers de ses failles immenses, aimable. Car sa dureté, grâce à ton texte, est toujours mise en perspective, et ceci sans sensiblerie compassée. Et si son « je m’en fous » est terrible, tu nous y fais entrevoir un petit garçon retenant ses larmes de rage… Un vieil homme, un homme debout, avec ses souffrances physiques, et son ralentissement, universellement partagées par tous les vieux et vieilles que nous devenons, pas à pas, dès notre naissance… Et m’émeut cette pointe de coquetterie inattendue, rare, voire unique, de sa part de la prise de vitamines pour ne pas perdre ses cheveux… Et nous émeut le cadeau, unique lui aussi, de ce « sent bon » infâme, à la narratrice qui, en quelques mots sobres, s’en émeut. Le grand art de la justesse marque ton livre, Christine. Cette justesse fait partie intégrante du ton et donc de la langue, de l'écriture de ce livre, et c’est grâce à cette maîtrise que le père -autant que la narratrice- me touche réellement. Quant à la mère, le portrait que tu en fais, et la reconnaissance de ton méjugement envers elle quand tu étais plus jeune, est émouvant. J'aime sa légèreté qui fuit le drame et les lourdeurs, sa façon rieuse et jouette d'être au monde. N’est-ce pas, finalement, du bon sens ? Cette mère, cette épouse. Cette force. Une lumière dans le puits d'obscurité du père dans laquelle tout le monde eût pu être englouti... En ce qui concerne la distance, elle est aussi très réussie dans la scène délicate où la petite se glisse dans le lit de Papa. Très tendre sans aucune ambiguïté ! Et en opposition et écho, la scène de l'abus fait par le "Bon Papa". Juste distance, là aussi, avec le renvoi vers toutes les petites filles abusées- et la terrible inconscience du père, qui appelle ces abus "des bricoles", l'agresseur méritant l'impunité. Glaçant, cette phrase mise finement en évidence sobrement en fin de texte... ) Pour la structure, j'aime aussi beaucoup les citations et jalons poétiques : le poème de Camille de Toledo avec ce parallèle éclairant des mémoires , la phrase caustique et acérée de Gary sur l'hérédité, la phrase lapidaire et lumineuse d'Eribon qui aurait pu figurer en exergue, Annie Ernaux et le mot "apprendre", Le beau vers de Hafiz qui nous renvoie à notre propre temps qui passe. Des beaux textes avec changement typographique en italiques- sur page blanche ce qui donne ainsi des pauses qui rythment les textes narratifs. Dans mes journées, et dans ma journée d’aujourd’hui, cuisante de douleur, la lecture de « Moi, la poésie, je suis pas trop pour » a été une escale de beauté. Une écluse. Marie-Andrée D