Avant de mettre définitivement pied à terre, j’ai grandi sur une péniche, comme la plupart des membres de ma famille, depuis des lustres. Avec le temps, je me sens de plus en plus dépositaire d’une mémoire, une mémoire particulière au sujet de ce peuple mal connu des gens d’à terre : les bateliers. Par cette lecture documentée, je propose de passer sur la planche et de monter à bord l’espace d’une rencontre. Sont lus des extraits de Domiciliés à bord (Grands Lunaires), de Bateau-Ciseaux (Esperluète), ainsi que de Moi, la poésie je suis pas trop pour (à paraître en 2026, chez Esperluète).
Ces lectures se conjuguent avec la projection de photos, d’extraits de films, ainsi que l’écoute de courts documents que j’avais enregistré auprès des bateliers retraités, dans les années 90. Suit un échange avec le public.
(Image extraite du film "Le baron de l'écluse", 1960, Jean Delannoy)
Durée estimée (avec l’échange) : 1h30-2h
Si vous êtes intéressé.e, contactez-moi ici : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
Prochaine date : le 9 février 2026, à la Maison poème, à Bruxelles
Il y a plus de cinquante ans, une enfant reçoit une radio à oreillette et se laisse bercer par ces atmosphères :
c'est le début d'une passion
A l'ouverture de la boîte, je trouvai dedans un je ne sais quoi de métal quasi tout semblable à nos horloges, plein d'un nombre infini de petits ressorts et de machines imperceptibles. C'est un livre à la vérité, mais c'est un livre miraculeux qui n'a ni feuillets ni caractères ; enfin c'est un livre où, pour apprendre, les yeux sont inutiles ; on n'a besoin que d'oreilles. Quand quelqu'un donc souhaite lire, il bande, avec une grande quantité de toutes sortes de clefs, cette machine, puis il tourne l'aiguille sur le chapitre qu'il désire écouter, et au même temps il sort de cette noix comme de la bouche d'un homme, ou d'un instrument de musique, tous les sons distincts et différents qui servent, entre Grands Lunaires, à l'expression du langage.
(...)
Lorsque j'eus réfléchi sur cette miraculeuse invention de faire des livres, je ne m'étonnai plus de voir que les jeunes hommes de ce pays-là possédaient davantage de connaissance à seize et à dix-huit ans que les barbes grises du nôtre. Car sachant lire aussitôt que parler, ils ne sont jamais sans lecture ; dans la chambre, à la promenade, en ville, en voyage, à pied, à cheval, ils peuvent avoir dans la poche, ou pendus à l'arçon de leurs selles, une trentaine de ces livres dont ils n'ont qu'à bander un ressort pour en ouïr un chapitre seulement, ou bien plusieurs, s'ils sont en humeur d'écouter tout un livre. Aussi vous avez éternellement autour de vous tous les grands hommes et morts et vivants qui vous entretiennent de vive voix.
Vous me demanderez comment se peut-il faire que j'aperçoive si loin de moi une chose que je ne vois point. De mes oreilles sort-il des éponges qui boivent cette musique pour me la rapporter, ou ce joueur engendre-t-il dans ma tête un autre petit joueur avec un petit luth, qui ait ordre de me chanter les mêmes airs ? Non, mais ce miracle procède de ce que, la corde tirée venant à frapper les petits corps dont l'air est composé, elle le chasse dans mon cerveau, le perçant doucement avec ces petits riens corporels ; et selon que la corde est bandée, le son est haut, à cause qu'elle pousse des atomes plus vigoureusement ; et l'organe, ainsi pénétré, en fournit à la fantaisie assez de quoi faire son tableau ; si trop peu, il arrive que notre mémoire n'ayant pas encore achevé son image, nous sommes contraints de lui répéter le même son, afin que, des matériaux que lui fournissent, par exemple, les mesures d'une sarabande, elle en dérobe assez pour achever le portrait de cette sarabande.
Mais cette opération n'est presque rien ; le merveilleux, c'est lorsque par son ministère nous sommes émus tantôt à la joie, tantôt à la rage, tantôt à la pitié, tantôt à la rêverie, tantôt à la douleur. Cela se fait, je m'imagine, si le mouvement que ces petits corps reçoivent, rencontrent dedans nous d'autres petits corps remués de même sens, ou que leur propre figure rend susceptibles du même ébranlement ; car alors les nouveaux venus excitent leurs hôtes à se remuer comme eux. Et de cette façon, lorsqu'un air violent rencontre le feu de notre sang incliné au même branle, il anime ce feu à se pousser dehors et c'est ce que nous appelons ardeur de courage ; si le son est plus doux, et qu'il n'ait la force de soulever qu'une moindre flamme plus ébranlée, à cause que la matière est plus volatile, en la promenant le long des nerfs, des membranes et des pertuis de notre chair, elle excite ce chatouillement qu'on appelle joie. Il en arrive ainsi de l'ébullition des autres passions, selon que ces petits corps sont jetés plus ou moins violemment sur nous, selon le mouvement qu'ils reçoivent par la rencontre d'autres branles et selon ce qu'ils trouvent à remuer chez nous. Voici quant à l'ouïe.
Savignien de Cyrano de Bergerac (XVIIe)
Il a dit aussi "Et pourquoi non ?" Nous nous le répétons chaque jour.
- J'ai avancé dans "Moi la poésie, je suis pas trop pour" , médusée, fascinée, comme lors de ma première découverte, mais bien plus ravie... Fluide et un ton. Un ton personnel, de bout en bout ! (...) Tu parviens à donner une profondeur à ce père en nous dépeignant son quotidien. Mais aussi ses goûts- et surtout ses dégoûts-, ses avis, sa vision de la vie...et ce, notamment, par le biais de ses paroles. Un chemin-monologue de lieux communs rejetant le monde autre que le sien... ! Et dans ce portrait concret et sensible, la présence du "je" de la narratrice est omniprésente, sans jamais peser. Humour, causticité, évasement vers de fines références qui mettent deux temps et deux sociétés en présence -celle, contemporaine de la narratrice et celle du père, figé-, et des valeurs opposées.Temps figé du père qui n’a pas de Smartphone, etc, mis en évidence dans une page qui décompose habilement notre temps contemporain par l’énumération en négatif de toutes ses tâches numériques et autres.Temps figé, et temps obsessionnel rythmé par les aiguilles des horloges.Le texte me fait ressentir l'impact de ce père sur la narratrice et s'il est question de la "noirceur , (belle métaphore signifiante que cet « astre ténébreux ») le père n'est jamais jugé. Cette "noirceur" est constatée tout simplement, sans qu'il n'y ait de jugement vis-à-vis de sa personne. Pas de ressentiment ni rancune. Je dirais même : de la tendresse. Cette tendresse, elle est là, dans l’observation pointue de tout ce qui compose la vie du père. Un relevé époustouflant issu d’un regard attentif, le tien, rendu par des mots précis, concrets, de toutes ces « insignifiances », ces ténuités d’une vie, ce tissu qui, au-delà même du père, nous fait connaître et comprendre une époque et ses valeurs, intriquant l’intime et le sociologique. Et nous le fait comprendre, lui. Lui qui, comme nombre de ses pairs probablement n’a pas eu le choix » car « vivre, c’était travailler ». Comprendre quelqu’un, c’est déjà l’aimer. Même si le cœur de ce père est entouré d’un « solide durillon », il est rendu, au travers de ses failles immenses, aimable. Car sa dureté, grâce à ton texte, est toujours mise en perspective, et ceci sans sensiblerie compassée. Et si son « je m’en fous » est terrible, tu nous y fais entrevoir un petit garçon retenant ses larmes de rage… Un vieil homme, un homme debout, avec ses souffrances physiques, et son ralentissement, universellement partagées par tous les vieux et vieilles que nous devenons, pas à pas, dès notre naissance… Et m’émeut cette pointe de coquetterie inattendue, rare, voire unique, de sa part de la prise de vitamines pour ne pas perdre ses cheveux… Et nous émeut le cadeau, unique lui aussi, de ce « sent bon » infâme, à la narratrice qui, en quelques mots sobres, s’en émeut. Le grand art de la justesse marque ton livre, Christine. Cette justesse fait partie intégrante du ton et donc de la langue, de l'écriture de ce livre, et c’est grâce à cette maîtrise que le père -autant que la narratrice- me touche réellement. Quant à la mère, le portrait que tu en fais, et la reconnaissance de ton méjugement envers elle quand tu étais plus jeune, est émouvant. J'aime sa légèreté qui fuit le drame et les lourdeurs, sa façon rieuse et jouette d'être au monde. N’est-ce pas, finalement, du bon sens ? Cette mère, cette épouse. Cette force. Une lumière dans le puits d'obscurité du père dans laquelle tout le monde eût pu être englouti... En ce qui concerne la distance, elle est aussi très réussie dans la scène délicate où la petite se glisse dans le lit de Papa. Très tendre sans aucune ambiguïté ! Et en opposition et écho, la scène de l'abus fait par le "Bon Papa". Juste distance, là aussi, avec le renvoi vers toutes les petites filles abusées- et la terrible inconscience du père, qui appelle ces abus "des bricoles", l'agresseur méritant l'impunité. Glaçant, cette phrase mise finement en évidence sobrement en fin de texte... ) Pour la structure, j'aime aussi beaucoup les citations et jalons poétiques : le poème de Camille de Toledo avec ce parallèle éclairant des mémoires , la phrase caustique et acérée de Gary sur l'hérédité, la phrase lapidaire et lumineuse d'Eribon qui aurait pu figurer en exergue, Annie Ernaux et le mot "apprendre", Le beau vers de Hafiz qui nous renvoie à notre propre temps qui passe. Des beaux textes avec changement typographique en italiques- sur page blanche ce qui donne ainsi des pauses qui rythment les textes narratifs. Dans mes journées, et dans ma journée d’aujourd’hui, cuisante de douleur, la lecture de « Moi, la poésie, je suis pas trop pour » a été une escale de beauté. Une écluse. Marie-Andrée D
André Dhôtel (1900-1991), lauréat du prix Femina en 1955 avec Le Pays où l'on n'arrive jamais, naît à Attigny, petit bourg de la vallée de l'Aisne, au sud du département des Ardennes. Très attaché à son pays natal, il séjournera régulièrement durant les trente dernières années de sa vie dans une modeste maison surplombant la rivière, au village de Mont-de-Jeux. L'écrivain fait de son paysage le cadre de plusieurs de ses romans et avec son art d'emporter le lecteur vers le merveilleux à partir de la description de celui-ci, il offre les éléments d'un récit poétique du territoire.
Dans ce livre singulier, entre florilège littéraire et guide de promenade, c'est ce récit qu'a cherché à composer l'éditeur en invitant le lecteur à percevoir les concordances entre les lieux décrits et le paysage qu'il a sous les yeux. Quatre parcours lui feront traverser des espaces bien différents, déterminés par leur géologie. Sur son chemin, il rencontrera Arthur Rimbaud et Paul Verlaine, il croisera Philippe Jaccottet, Patrick Reumaux et quelques autres ; et il en apprendra aussi sur l'histoire, le patrimoine et les particularités de ce territoire.
Et si, comme l'éditeur, le lecteur croit à la vérité de la poésie, peut-être pourra-t-il par ces pages s'approcher de la réalité profonde de ce pays et en aimer l'humble beauté.
Timotéo Sergoï a marché trois mois durant, dormi dehors souvent.
Pourquoi a-t-il marché ces 801 km ?
Pour porter un cadeau d’anniversaire à ses petits-enfants.
« Car il s’agit avant tout d’habiter poétiquement le monde » disait Hölderlin.
Chaque jour, les marqueurs sont sortis pour écrire sur les murs, les plaques d’égout ou les fenêtres. Mot d’amour ou réflexion sur le monde d’aujourd’hui, sur cette insupportable pression capitaliste.
Timotéo Sergoï est poète hors des livres et comédien hors des théâtres.
Depuis ses 17 ans, il s’amuse à avaler le ciel comme on avale la pluie puis à le recracher au centre du cercle comme un cracheur de feu, une fontaine ou comme on crache sa soupe. Ça fait rire. Ça fait rêver. Pourvu que cela inspire, ajoute-t-il en souriant. Pourvu que cela change le monde.